Le cinéma français de l’après-guerre balance constamment entre le faste des reconstitutions historiques et l’exigence des œuvres d’auteur. Dans ce paysage foisonnant, la trajectoire de Georges Marchal incarne à elle seule cette double aspiration. Ce comédien au magnétisme indéniable a su conquérir les foules par sa fougue tout en séduisant les créateurs les plus audacieux.
Derrière l’image sur papier glacé du jeune premier se cache un parcours d’une grande richesse. En effet, sa carrière se divise en une période faste d’après-guerre suivie d’une remarquable renaissance sur les écrans de télévision.
Le parcours de Georges Marchal, de la gouaille des Halles aux planches classiques
Né sous le nom de Georges Louis Lucot à Nancy le 10 janvier 1920, le futur acteur est le fils d’un chimiste et de Marie Renault. Durant la Seconde Guerre mondiale, un engagement militaire marque la famille, bien que les sources divergent sur ce point. Certaines l’attribuent à sa mère au sein des Commandos de France, tandis que d’autres affirment que Georges s’y engagea lui-même.
Au cours des années 1930, sa famille s’installe en région parisienne où il effectue ses études secondaires. Passionné par le sport, il pratique intensivement plusieurs disciplines et prend des cours de danse classique et acrobatique. Cependant, pour subvenir à ses besoins dès l’âge de 15 ans, il enchaîne les petits métiers, travaillant notamment comme débardeur aux Halles de Paris et garçon de piste au cirque Medrano.
Une rencontre fortuite avec le comédien Maurice Escande change pourtant le cours de son destin. Encouragé par ce mentor, il s’inscrit à des cours d’art dramatique auprès de Madame Calvi. Très vite, son talent lui ouvre les portes de la prestigieuse Comédie-Française dès 1940. Il y interprète de grands rôles classiques, notamment dans Cinna ou Psyché, avant de briller plus tard dans Ruy Blas. Parallèlement, il fait ses débuts sur les boulevards dans la pièce Permission de détente.
L’athlète des plateaux et la rivalité des jeunes premiers
Pourtant, c’est devant la caméra que Georges Marchal va véritablement donner sa pleine mesure et rencontrer le grand public. Découvert au début des années 1940 par le réalisateur Jean Grémillon, il débute d’abord par des apparitions discrètes dans Fausse alerte et Premier rendez-vous. Il accède ensuite à des rôles de premier plan grâce à Lumière d’été en 1943, puis se fait remarquer dans Au grand balcon en 1949.
Doté d’un physique d’athlète et d’un grand charisme, il refuse systématiquement de se faire remplacer pour les scènes d’action. Il se spécialise ainsi dans les films d’aventures et les péplums, exécutant ses propres cascades sans doublure avec une aisance remarquable. Cette présence physique lui vaut rapidement d’être présenté comme le rival direct de Jean Marais, et plus tard de Gérard Barray. Bien que plébiscité par les spectateurs, il peine toutefois à obtenir la même reconnaissance critique que Marais.
Néanmoins, sa popularité explose grâce à des rôles historiques et mythologiques marquants :
- D’Artagnan dans Les Trois Mousquetaires d’André Hunebelle ;
- Le jeune roi Louis XIV dans Si Versailles m’était conté de Sacha Guitry ;
- L’empereur Justinien dans le péplum Théodora, impératrice de Byzance ;
- Le tribun Lysias dans Les Derniers Jours de Pompéi ;
- Marc-Antoine dans Les Légions de Cléopâtre.
Grâce à ces prestations, l’acteur français s’impose dans des productions italiennes et devient une référence majeure du cinéma de genre européen.
Le couple glamour et le refuge de Bluche
Au sommet de sa gloire, Georges Marchal forme avec l’actrice Dany Robin un couple extrêmement médiatisé et glamour. Après une liaison tumultueuse avec Martine Carol, marquée par une tentative de suicide par amour de cette dernière, il épouse Dany Robin le 30 juillet 1951. Ensemble, ils tournent plusieurs longs-métrages, dont La Passagère, La Voyageuse inattendue ou encore Le plus joli péché du monde.
En 1954, les deux époux décident de s’éloigner des projecteurs parisiens. Ils achètent alors le château de Bluche, près de Houdan, une vaste propriété qu’ils rénovent entièrement. Ils y mettent leur carrière entre parenthèses pour se consacrer à l’agriculture et à l’élevage de chevaux.
Malheureusement, ce train de vie fastueux pèse lourdement sur leurs finances. Après des années de bonheur et la naissance de deux enfants, ils divorcent officiellement au début de l’été 1969. Le comédien doit alors se séparer du domaine pour s’installer définitivement en Dordogne.
L’alliance inattendue avec Luis Buñuel
Contre toute attente, la carrière de Georges Marchal prend un virage radicalement différent grâce à une rencontre décisive. Alors qu’il est catalogué comme une vedette du cinéma populaire, il se lie d’amitié avec le réalisateur espagnol Luis Buñuel. Ce dernier décèle en lui une profondeur dramatique insoupçonnée.
Le cinéaste d’avant-garde l’engage alors pour casser son image de séducteur athlétique. Ainsi, la vedette du cinéma devient l’un des acteurs fétiches de Buñuel à travers quatre collaborations majeures :
- Cela s’appelle l’aurore (1956), où il joue le docteur Valerio ;
- La Mort en ce jardin (1956), dans le rôle de Shark aux côtés de Simone Signoret ;
- Belle de jour (1967), où il incarne le troublant personnage du Duc ;
- La Voie lactée (1969), dans le rôle d’un prêtre jésuite.
Ces collaborations prestigieuses permettent au comédien de prouver l’étendue de son registre dramatique, bien au-delà des rôles physiques qui ont fait sa gloire.
La renaissance de Georges Marchal sur le petit écran
Quand le cinéma commence à bouder les péplums au cours des années 1960, la vedette du cinéma trouve un second souffle inattendu. La télévision française lui offre en effet des rôles d’une grande maturité dans de mémorables feuilletons. Son charisme naturel et sa voix grave font merveille auprès d’une nouvelle génération de téléspectateurs.
Dans la célèbre fresque historique Les Rois maudits, il incarne le roi Philippe IV le Bel avec une froideur majestueuse. Plus tard, il marque les esprits dans L’Île aux trente cercueils en jouant Antoine d’Hergemont, puis interprète Sylvain de Bois Doré dans Les Beaux Messieurs de Bois-Doré. En 1985, il s’illustre dans le rôle de Gilbert Bossis dans la saga à succès Châteauvallon.
Parallèlement, il effectue quelques retours au théâtre, notamment en 1982 dans Sherlock Holmes. Sur grand écran, il s’offre d’ultimes apparitions marquantes, comme dans Les Enfants du placard ou L’Honneur d’un capitaine. En 1989, après avoir incarné Urbain de la Monnerie dans Les Grandes Familles, il prend sa retraite artistique définitive.
L’époux de Dany Robin, remarié en 1983 avec Michèle Heyberger, passe ses dernières années paisiblement dans sa propriété de Maurens. C’est là qu’il s’éteint en Dordogne des suites d’une longue maladie le 28 novembre 1997, avant d’être inhumé au cimetière de Montfort-l’Amaury.
Aujourd’hui, l’œuvre de Georges Marchal témoigne de la richesse d’une époque où le cinéma populaire savait dialoguer avec l’exigence artistique. Son parcours rappelle qu’un acteur physique peut aussi se révéler un interprète d’une subtile profondeur dramatique.
