Comment se reconstruire après avoir vu sa vie basculer à seulement dix-neuf ans ? Pour le jeune athlète Pierre Rabine, la réponse s’est écrite dans l’eau des piscines et sous la lumière des projecteurs de cinéma. Ce parcours hors du commun montre comment un drame absolu peut se transformer en un destin de résilience par le sport, la foi et l’expression artistique.
Un accident de travail d’une violence inouïe
Né le 29 avril 1999 à Nantes, le jeune homme grandit à Carquefou, en Loire-Atlantique. Passionné de football, il se destine alors à une carrière manuelle en préparant un diplôme de technicien menuisier agenceur, tout en rêvant d’intégrer l’Armée de terre.
Toutefois, sa vie bascule brutalement le 11 avril 2018 lors d’une mission d’intérim. Sur un chantier de rénovation, un grutier lève sa flèche de manière excessive. L’engin s’approche trop près de lignes à haute tension, provoquant un arc électrique de 63 000 volts qui traverse le corps de l’adolescent.
Plongé dans un coma artificiel durant deux semaines et demie, son pronostic vital est engagé. Pour le sauver, les médecins doivent procéder à des amputations progressives toutes les quarante-huit ou soixante-douze heures. À son réveil, le constat est sans appel : il a perdu ses deux bras et ses deux jambes.
La révélation de l’eau et l’ascension sportive
C’est durant sa longue rééducation au centre de Lorient que le jeune homme découvre les bienfaits de la flottaison. Dans l’eau, son corps retrouve une liberté de mouvement inédite. Cette sensation de légèreté absolue déclenche chez lui une véritable vocation pour la natation handisport.
Licencié depuis 2022 au club de La Roche-sur-Yon Natation, il s’astreint à une discipline de fer. Son entraînement quotidien représente environ vingt heures hebdomadaires à la piscine Arago, sous la direction de ses entraîneurs Joseph Brunel et Sylvain Rémi. Pour sculpter son physique, il s’appuie également sur des séances de musculation suivies avec Mati Dardiri et Anaïs Faveris.
Classé dans les catégories S2, SB2 et SM2, l’athlète n’utilise aucun équipement de propulsion spécifique. Il se déplace uniquement grâce à ses deux moignons de bras de 20 centimètres, ses membres inférieurs ne lui apportant aucune aide motrice. Cette technique exigeante lui permet de briller rapidement en compétition nationale et internationale :
- Médaille d’argent sur 50 m brasse aux Championnats de France grand bassin à Limoges (2021) ;
- Médaille d’argent sur 50 m brasse aux Championnats de France d’Angers avec un nouveau record national (2022) ;
- Triplé de médailles aux championnats inter-régionaux (or sur 200 m nage libre, argent sur 50 m dos et 50 m brasse) ;
- Médaille de bronze lors de la Coupe du monde de natation handisport à Limoges (2023).
Le coup d’arrêt de la classification internationale
Alors qu’il ambitionne ouvertement de décrocher une médaille d’or aux Jeux Paralympiques de Paris 2024, le nageur vendéen se heurte à une décision administrative majeure. Lors de la Coupe du monde de Limoges en 2023, les classificateurs internationaux modifient sa catégorie de compétition en l’élevant d’un échelon.
Les experts estiment en effet que son amputation située sous le genou lui permet d’utiliser sa jambe pour se propulser en brasse. L’athlète conteste vigoureusement cette analyse, affirmant l’impossibilité d’utiliser ce membre. Cette décision le prive d’une qualification pour les Jeux de Paris, les minima chronométriques de sa nouvelle catégorie étant devenus trop élevés. Loin de se décourager, le champion soutenu par la Fondation du FC Nantes a réorienté ses objectifs et vise désormais les Jeux de Los Angeles en 2028.
Une foi profonde et une aventure cinématographique
Pour surmonter ces épreuves, Pierre Rabine s’appuie sur une foi chrétienne solidement ancrée, née après son accident qu’il qualifie de miraculeux. Cette spiritualité, symbolisée par une croix tatouée sur son bras gauche, l’aide à canaliser ses émotions et à relativiser ses performances sportives. À terme, il ambitionne d’ailleurs de devenir pasteur.
Parallèlement, le destin lui ouvre les portes du septième art. La réalisatrice Marie-Castille Mention-Schaar recherche un comédien quadri-amputé pour incarner le célèbre aventurier Philippe Croizon. En tapant des mots-clés sur internet, elle découvre le profil du nageur vendéen et le contacte sur les réseaux sociaux.
C’est ainsi qu’il décroche le rôle principal masculin du long-métrage Pour le meilleur, dont la sortie nationale est prévue pour le printemps 2026. Le film retrace l’histoire d’amour et le combat de Philippe Croizon aux côtés de sa compagne Suzana, incarnée par Lilly-Fleur Pointeaux. Cette première expérience d’acteur lui offre une tribune unique pour sensibiliser le grand public au handicap.
À travers ses multiples vies de sportif, de conférencier et désormais d’acteur, le jeune homme prouve que les barrières physiques ne limitent pas les ambitions de l’esprit. Son parcours invite chacun à puiser dans ses propres ressources pour transformer les difficultés de l’existence en opportunités de dépassement.
