En décembre 2020, les spectateurs découvraient sur la plateforme HBO Max le film La Grande Traversée, sorti sous le titre original Let Them All Talk. Réalisé par l’infatigable Steven Soderbergh, ce long-métrage atypique de 113 minutes suit une célèbre romancière en voyage vers l’Angleterre à bord d’un paquebot de luxe. Entre secrets de famille, non-dits et rancœurs du passé, l’œuvre propose une plongée intimiste portée par un casting de haut vol.
Un tournage express au milieu de l’Atlantique
Pour donner vie à ce projet singulier, le réalisateur a choisi un cadre authentique et une méthode de travail particulièrement radicale. Le tournage s’est déroulé en août 2019 à bord du paquebot Queen Mary 2 de la Cunard Line, au milieu de véritables passagers effectuant leur voyage transatlantique. Soderbergh a bouclé ses prises de vue en un temps record, certaines sources évoquant huit jours de tournage et d’autres deux semaines.
Pour ce faire, le cinéaste a limité son équipe technique au strict minimum. Il a officié lui-même comme directeur de la photographie et monteur sous des pseudonymes. Sans éclairage artificiel, il a exploité la seule lumière naturelle du navire et utilisé une caméra légère fixée sur un fauteuil roulant pour réaliser ses travellings.
L’art de l’improvisation et du secret
La singularité de cette production repose également sur sa méthode d’écriture. Bien que la nouvelliste Deborah Eisenberg ait conçu la trame narrative générale, l’œuvre ne disposait pas d’un scénario classique rédigé ligne par ligne. Les actrices principales ont ainsi improvisé environ 70 % des scènes.
La scénariste fournissait des scripts lacunaires comportant de nombreux blancs, laissant aux comédiennes le soin de combler les répliques. Cette liberté a conféré aux échanges une spontanéité rare, bien que cela ait dérouté une partie des spectateurs peu habitués à ce style de narration.
Des retrouvailles douces-amères sous haute tension
L’intrigue s’articule autour d’Alice Hughes, une écrivaine lauréate du prix Pulitzer incarnée par Meryl Streep. Devant se rendre au Royaume-Uni pour y recevoir une prestigieuse distinction, elle refuse de prendre l’avion et privilégie la voie maritime. Elle invite alors ses deux amies de jeunesse, Susan et Roberta, à partager sa traversée.
Toutefois, ces retrouvailles ne s’annoncent pas sous les meilleurs auspices :
- Alice Hughes (Meryl Streep) : Une auteure narcissique et manipulatrice en panne d’inspiration.
- Roberta (Candice Bergen) : Une amie rancunière qui accuse Alice d’avoir pillé sa vie privée pour écrire un best-seller.
- Susan (Dianne Wiest) : Une avocate bienveillante qui tente de maintenir la paix au sein du trio.
- Tyler (Lucas Hedges) : Le neveu d’Alice, qui sert d’intermédiaire et de confident à bord.
- Karen (Gemma Chan) : L’agente littéraire d’Alice, montée secrètement à bord pour espionner son manuscrit.
Entre art et ressentiment : les thèmes du film
Au-delà de ses allures de comédie dramatique, le film explore en profondeur l’éthique de la création artistique. Il pose une question délicate : jusqu’où un auteur peut-il s’approprier le vécu de ses proches pour nourrir son œuvre ? Le ressentiment de Roberta face au succès d’Alice illustre parfaitement ce dilemme moral.
Le récit confronte également l’ambition artistique exigeante d’Alice au pragmatisme de l’industrie éditoriale. La présence sur le navire d’un auteur de romans de gare à succès, Kelvin Kranz, accentue ce contraste avec humour. Enfin, ce voyage introspectif dresse le portrait touchant de femmes septuagénaires confrontées à leurs regrets et au crépuscule de leur existence.
Une réception critique contrastée
Lors de sa diffusion en France au printemps 2021, le film a suscité des réactions partagées. Les critiques professionnels ont salué l’élégance de la mise en scène, la bande originale jazzy et les performances de Meryl Streep et Candice Bergen. En revanche, le public s’est montré plus sévère face à la lenteur du récit.
Certains spectateurs ont déploré des longueurs inutiles et des intrigues secondaires moins captivantes, comme la romance du neveu. Pourtant, la poésie de la dernière partie du film et sa mélancolie en font une œuvre singulière dans la filmographie de son réalisateur.
Ce long-métrage prouve que l’audace technique peut réinventer le cinéma intimiste. En transformant un paquebot de ligne en scène de théâtre improvisée, Soderbergh livre une œuvre imparfaite mais profondément humaine.
