Derrière le visage anguleux et le regard magnétique qui hantèrent les toiles les plus célèbres de la seconde moitié du XXe siècle se cache un destin d’une rare intensité. Si le grand public associe immédiatement le nom d’Annabel Buffet à celui de son époux, le peintre expressionniste Bernard Buffet, réduire cette femme singulière au simple rôle de modèle serait une profonde injustice.
En effet, cette artiste pluridisciplinaire a mené une existence passionnée, tour à tour mannequin, chanteuse, écrivaine et comédienne, naviguant constamment entre l’effervescence intellectuelle de l’après-guerre et des gouffres intimes vertigineux. Durant près de cinquante ans, l’histoire de la fascinante Annabel Buffet s’est écrite sous le double signe de la création et d’une mélancolie parfois destructrice.
Une silhouette de lumière née des ombres de l’enfance
Les drames fondateurs d’Annabelle Schwob
Avant de devenir l’icône que le tout-Paris s’arrache, elle s’appelle Annabelle May Schwob. Née à Paris en mai 1928, elle est issue d’une famille bourgeoise textile d’origine juive non pratiquante. Mais l’enfance dorée vole rapidement en éclats. Elle n’a que sept ou huit ans lorsque sa mère se donne la mort en juillet 1936. Ce premier deuil tragique initie une série de drames familiaux qui marqueront sa vie entière, son père choisissant lui aussi de mettre fin à ses jours bien des années plus tard, en 1965.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, la jeune fille doit fuir les persécutions. Menacée en raison de ses origines, elle trouve refuge dans un mas isolé à Auribeau-sur-Siagne, dans les Alpes-Maritimes, avant de pouvoir enfin regagner la capitale à la Libération.
L’égérie de la rive gauche
Libérée des années de guerre, la jeune femme décide d’étudier la peinture à l’Académie Julian. Pourtant, c’est sa silhouette longiligne et androgyne qui va rapidement attirer les regards. Devenue mannequin, elle s’impose comme l’une des figures de l’âge d’or de Saint-Germain-des-Prés.
Elle se lie d’amitié avec les plus grands esprits de l’époque, de Jean-Paul Sartre à Juliette Gréco, sans oublier Françoise Sagan. Cette bande d’intellectuels et d’artistes se réunit dans les cabarets en vogue où la jeune femme commence à déclamer des poèmes puis à chanter, notamment au célèbre cabaret le Bœuf sur le toit.
L’amour fou et destructeur avec Bernard Buffet
Le coup de foudre de Saint-Tropez
L’année 1958 marque un tournant définitif dans son existence. En juin, lors d’une séance photo organisée à Saint-Tropez par le photographe Luc Fournol, elle rencontre le peintre Bernard Buffet, qui vient de se séparer de Pierre Bergé. Le coup de foudre est immédiat et réciproque. Ils se marient le 12 décembre 1958 à Ramatuelle.
Ensemble, ils forment un couple fusionnel et adoptent trois enfants. Au gré des humeurs et des besoins de création du peintre, la famille change régulièrement de demeure, déménageant environ tous les sept ans.
La muse absolue sous le pinceau du maître
Dès leur rencontre, elle devient le modèle exclusif de son mari, qui la représente inlassablement. En 1961, le peintre lui rend un hommage magistral en lui consacrant une exposition entière intitulée « Trente fois Annabel ».
Cependant, cette fusion artistique et amoureuse comporte une part d’ombre terrible. Le couple sombre progressivement dans un alcoolisme sévère. Cette descente aux enfers et leur combat difficile pour s’en sortir feront l’objet d’un livre poignant écrit par l’artiste elle-même, intitulé d’amour et d’eau fraîche, publié en 1986.
Une voix et une plume pour exister face au géant
Un style littéraire entre Sagan et Mallet-Joris
Pour ne pas être uniquement « la femme de », elle développe une œuvre littéraire dense et personnelle, publiant de nombreux romans et essais tout au long de sa vie. Parmi ses écrits marquants, on peut citer :
- Comme tout le monde (1959), son premier roman très remarqué.
- La Corrida du veau d’or (1963).
- Saint-Tropez (1979), enrichi de lithographies de son époux.
- D’amour et d’eau fraîche (1986), son témoignage sur l’addiction.
- Post-scriptum (2001), une bouleversante lettre d’adieu adressée à son défunt mari.
Les critiques comparent souvent sa plume vive et directe à celle de sa complice Françoise Sagan. Elle-même citait volontiers Françoise Mallet-Joris comme sa référence majeure en littérature.
De la chanson réaliste au deuil impossible
Parallèlement à l’écriture, la muse et artiste s’exprime par la musique. Dès 1956, elle enregistre un disque mémorable où elle interprète des textes écrits par Sagan. Elle sortira plusieurs albums jusqu’au début des années 1980, collaborant avec de grands compositeurs et des paroliers comme Yves Simon ou Frédéric Botton, pour qui elle chante notamment le titre La Peau d’homme en 1970.
Bien que certains critiques lui contestent parfois son statut d’artiste à part entière, elle poursuit sa route avec une touchante sincérité. Mais le drame la rattrape le 4 octobre 1999 lorsque Bernard Buffet, diminué par la maladie de Parkinson, met fin à ses jours. Brisée par cette disparition, elle se retire dans l’Yonne et replonge dans ses addictions avant de s’éteindre le 3 août 2005 à l’Hôpital américain de Neuilly-sur-Seine. Ses cendres seront finalement dispersées en Provence, rejoignant le souvenir de celui dont elle fut l’éternelle inspiratrice.
L’œuvre d’Annabel Buffet témoigne aujourd’hui de la fragilité et de la force d’une femme qui a su transformer ses fêlures en art. Au-delà des toiles de son époux, ses écrits et ses chansons continuent de faire résonner la voix d’une égérie indissociable de la légende de Saint-Germain-des-Prés.






