Comprendre la trajectoire de la Chine contemporaine exige de dépasser les grilles de lecture traditionnelles. Depuis plusieurs décennies, les diplomaties occidentales ont souvent projeté leurs propres espoirs de libéralisation sur le régime de Pékin. Face à ces illusions récurrentes, les travaux menés par Alice Ekman offrent un éclairage rigoureux et sans concession sur les réalités du pouvoir chinois.
En s’appuyant sur des enquêtes de terrain minutieuses et l’analyse directe des discours officiels, la chercheuse spécialiste de la Chine s’est imposée comme une référence majeure pour penser les transformations de l’ordre international. Ses recherches mettent en lumière la permanence idéologique du Parti communiste et l’émergence d’une confrontation structurelle avec le monde occidental.
Un parcours académique forgé sur le terrain
Le regard acéré de la politologue et sinologue s’enracine dans une formation internationale exigeante. Très tôt passionnée par l’Asie, elle apprend le chinois mandarin dès ses années de lycée à Lille avant de perfectionner sa maîtrise linguistique à l’Université Lille III. Elle complète ensuite son cursus à Sciences Po Lille et à l’Université du Kent en Angleterre.
Son parcours universitaire s’approfondit par un master en relations internationales et anthropologie à la London School of Economics, puis par un doctorat soutenu au CERI de Sciences Po Paris. Ses séjours prolongés en Asie, notamment comme chercheuse invitée à l’Université Tsinghua de Pékin, à l’Université nationale de Taïwan à Taipei ou à l’Asan Institute de Séoul, nourrissent une observation directe et méthodique des rouages institutionnels régionaux.
Forte de cette expertise, Alice Ekman dirige les recherches sur l’Asie au sein de l’Institut français des relations internationales pendant huit ans. Elle rejoint par la suite l’Institut d’études de sécurité de l’Union européenne (EUISS), où elle supervise l’ensemble des travaux scientifiques en tant que directrice de la recherche, tout en conseillant les décideurs européens sur les équilibres stratégiques en Indo-Pacifique.
L’idéologie au pouvoir : le réveil du « rouge vif »
L’un des apports majeurs de l’experte de la Chine contemporaine réside dans sa déconstruction du mythe d’une Chine purement pragmatique. De nombreux observateurs occidentaux ont longtemps supposé que l’intégration économique et l’ouverture commerciale effaceraient progressivement le dogme marxiste-léniniste. Pourtant, la réalité du terrain démontre exactement l’inverse.
Dans son ouvrage marquant Rouge vif. L’idéal communiste chinois, publié en 2020, Alice Ekman démontre que le Parti communiste chinois (PCC) conserve une emprise absolue sur la société. Ce travail monumental repose sur sept années d’enquête et plus de 400 entretiens menés auprès de cadres du parti, d’universitaires et d’étudiants. L’ouvrage a d’ailleurs reçu le Prix Aujourd’hui pour la rigueur de sa démonstration.
Sous la direction de Xi Jinping, le parti réaffirme vigoureusement ses méthodes historiques : culte du chef, séances d’autocritique et primauté de la doctrine. Loin de s’effacer, le projet politique vise explicitement la supériorité du modèle chinois et l’horizon d’une disparition ultime du capitalisme mondial.
Les piliers de la doctrine intérieure
- Le renforcement du contrôle du PCC sur les grandes entreprises privées et l’innovation technologique.
- La diffusion massive de la pensée marxiste adaptée à l’ère nouvelle dans le système éducatif.
- L’usage intensif de la surveillance de masse pour assurer la stabilité sociale et prévenir la contestation.
- L’alignement strict de la société civile sur les objectifs stratégiques définis par l’appareil d’État.
De la fin du « profil bas » à la « bimondialisation »
Sur la scène internationale, la politique étrangère chinoise a profondément muté. Pékin a définitivement abandonné la posture de retenue préconisée autrefois par Deng Xiaoping pour afficher ouvertement ses ambitions de superpuissance. Cette diplomatie offensive s’incarne notamment dans le déploiement des nouvelles routes de la soie et la création d’institutions multilatérales alternatives.
Dans son essai Dernier vol pour Pékin, paru en 2022, Alice Ekman formalise le concept de « bimondialisation ». Le système mondial ne converge plus vers un marché unifié et des normes partagées. Au contraire, il se scinde progressivement en deux écosystèmes concurrents, qu’il s’agisse des infrastructures matérielles, des technologies numériques ou des standards normatifs.
Cette dissociation progressive oppose un bloc mené par les démocraties occidentales à un ensemble hétérogène réuni autour de la Chine. Par conséquent, les dépendances économiques deviennent des vulnérabilités stratégiques, poussant les États à repenser leurs chaînes d’approvisionnement et leur sécurité technologique.
L’axe sino-russe et le nouvel ordre post-occidental
Cette polarisation s’accélère avec le conflit en Ukraine. Alors que plusieurs capitales européennes espéraient voir Pékin jouer un rôle de médiateur neutre, la sinologue française souligne la solidité de l’alignement entre la Chine et la Russie. Dès la déclaration conjointe du 4 février 2022, les deux puissances ont affirmé leur volonté commune de contester l’hégémonie occidentale.
Dans son livre Chine-Russie. Le grand rapprochement, publié chez Gallimard en 2023, Alice Ekman analyse cette alliance asymétrique mais résiliente. Pékin refuse de qualifier l’intervention militaire d’« invasion », tout en intensifiant ses échanges commerciaux avec Moscou. Les approvisionnements énergétiques russes soutiennent l’industrie chinoise, tandis que les composants électroniques chinois alimentent l’économie russe, consolidant un front géopolitique élargi à des partenaires comme l’Iran.
En parallèle, cette stratégie d’influence s’appuie sur une guerre informationnelle active. L’emprise sur des plateformes numériques comme l’application TikTok, filiale du groupe ByteDance, ainsi que l’instrumentalisation d’enceintes onusiennes comme l’OMS illustrent la volonté de façonner l’opinion publique internationale et les récits diplomatiques.
Les publications majeures pour comprendre la stratégie chinoise
L’ensemble des travaux de la chercheuse offre une cartographie complète des ambitions internationales de Pékin. Ses publications permettent d’appréhender aussi bien la gouvernance interne que la projection globale du pays :
- La Chine dans le monde (dir., CNRS Éditions, 2018) : une analyse collective décryptant la fin du profil bas diplomatique et les nouveaux intérêts sécuritaires.
- Rouge vif. L’idéal communiste chinois (Éditions de l’Observatoire, 2020) : une immersion détaillée au cœur de la machine politique et idéologique du PCC.
- Dernier vol pour Pékin. Essai sur la dissociation des mondes (Éditions de l’Observatoire, 2022) : une réflexion sur la fracture globale et la séparation des réseaux technologiques et géopolitiques.
- Chine-Russie. Le grand rapprochement (Gallimard, 2023) : un examen précis de la coopération stratégique destinée à bâtir un ordre international post-occidental.
Par la précision de ses diagnostics, Alice Ekman fournit aux décideurs comme aux citoyens des repères indispensables pour naviguer dans un monde fragmenté où l’affrontement des modèles redevient la norme.






