Margaux Cassan s’impose dans le paysage intellectuel contemporain en abordant la philosophie par le prisme du sensible et de la matière organique. Loin des abstractions désincarnées, cette essayiste et philosophe explore les rituels contemporains, l’histoire culturelle et les métamorphoses de la chair.
En croisant l’enquête sociologique, le récit intime et l’histoire des religions, elle construit une œuvre singulière qui interroge nos vulnérabilités physiques et nos quêtes de transcendance.
Aux origines d’une vocation : entre philosophie et théologie
Née le 6 mai 1997 à Paris, Margaux Cassan grandit au sein d’un univers familial partagé entre un père promoteur immobilier et une mère travaillant dans la communication journalistique. Durant son enfance, elle passe régulièrement ses étés dans un camping naturiste du Vaucluse avec son oncle et sa tante. Cette expérience vécue en plein air marquera durablement sa réflexion future sur le regard social et la nudité.
Son parcours académique témoigne d’une grande rigueur intellectuelle. Après trois années de classes préparatoires littéraires en lettres modernes, elle poursuit un double cursus exigeant. Elle valide simultanément un Master 1 en arts et langages à l’École des hautes études en sciences sociales et un Master 1 de philosophie à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Elle effectue par ailleurs un stage au sein de la revue Esprit, fondée en 1932 par Emmanuel Mounier.
Par la suite, la jeune chercheuse obtient un Master 2 en philosophie des religions à l’université Paris Sciences et Lettres. Ses travaux universitaires s’articulent autour d’une confrontation féconde entre la pensée de Jacques Ellul et celle de Paul Ricœur. Elle étudie notamment l’équilibre délicat entre la théologie politique, l’éthique de la responsabilité et les institutions démocratiques laïques.
Cette formation spécialisée débouche sur la publication de son premier livre en octobre 2021, Paul Ricœur : le courage du compromis, paru aux éditions Ampelos. Cet essai examine la manière dont le philosophe protestant a articulé son engagement civique, sa foi et l’élaboration de ses concepts majeurs.
Une méthode hybride : l’écriture en millefeuille
Refusant le cloisonnement académique traditionnel, Margaux Cassan conçoit l’écriture de ses essais comme une structure en « millefeuille ». Pour l’autrice, la réflexion théorique ne peut se détacher du vécu concret : on n’écrit pas le corps avec les seuls mots de la bibliothèque. Elle privilégie une approche où l’anecdote personnelle devient le point de départ d’une exploration socio-historique et mythologique plus large.
Cette architecture narrative se déploie à travers trois couches complémentaires, comparées à l’épiderme, au derme et à l’hypoderme. Ses textes associent l’investigation historique, le mysticisme, l’autobiographie et des séquences d’« exofictions ». Cette liberté de ton, mêlant ironie et frontalité, rappelle la démarche littéraire de Deborah Levy.
Dans sa vision philosophique, la transcendance ne réside pas dans une pureté spirituelle désincarnée. Elle se loge au contraire dans l’épaisseur même de la chair, les plaies, la douleur et les transformations physiques. L’autrice convoque volontiers la figure de l’apôtre Thomas plongeant ses doigts dans les plaies ouvertes du Christ pour illustrer une foi vécue comme une incision ou une brûlure physique plutôt que comme un dogme moral abstrait.
Du naturisme à l’héliotropisme : une trilogie des peaux
En avril 2023, Margaux Cassan publie aux éditions Grasset Vivre nu, un essai remarqué qui interroge la pratique du naturisme en France. En partant de ses souvenirs d’enfance dans le Vaucluse, elle retrace l’histoire des communautés anarchistes du XXe siècle, les courants hygiénistes et les utopies de l’île du Levant. Elle analyse le passage de la nudité infantile spontanée à une nudité adulte souvent perçue comme transgressive ou censurée par les réseaux sociaux. Selon son analyse, le vêtement agit comme un pansement pour les complexes, tandis que la mise à nu libère les individus de la hiérarchie des apparences.
Elle poursuit cette exploration de l’enveloppe corporelle avec Ultra violet, paru en octobre 2024 chez Grasset. Ce projet, soutenu par la Bourse Écrivain de la Fondation Lagardère, trouve son origine dans un événement intime : la découverte d’un mélanome sur le front de sa mère. À partir de cette blessure, l’écrivaine tisse une réflexion sur le culte solaire et réinterprète le mythe d’Icare.
Dans cet essai rédigé en partie lors d’une résidence à la Cabane Georgina puis à la Villa Valmont, elle dissèque le comportement des « Rastignac du soleil ». Cette génération a fait de la peau tannée le symbole suprême de la réussite sociale et de la santé. Pour enrichir son enquête, elle s’est rendue sur des lieux emblématiques du thermalisme lumineux, tels que le centre d’héliothérapie de Bled en Slovénie ou les anciens solariums tournants de Jamnagar en Inde.
Cette trajectoire littéraire culmine avec la parution prévue de Stigmates en septembre 2026. L’ouvrage prend pour objet initial l’acte du piercing, perçu comme le signe d’un corps insatisfait cherchant à se redéfinir par l’incision ou la brûlure. De Paris à Saint-Jacques-de-Compostelle en passant par Vienne, le récit convoque des figures mystiques et artistiques majeures, de sainte Thérèse d’Avila à Catherine de Sienne, en passant par les performances radicales de Florentina Holzinger et les textes d’Henri Michaux.
Projets collectifs, ateliers et transmission
Parallèlement à ses livres personnels, Margaux Cassan participe activement au débat d’idées à travers des collaborations éditoriales. En septembre 2025, elle participe à l’ouvrage collectif Avec Jacques Ellul, coécrit aux côtés de chercheurs comme Patrick Chastenet, Catherine Larrère et Cédric Villani. Cette publication témoigne de son attachement continu aux questions de théologie politique et d’éthique contemporaine.
Elle collabore également avec l’artiste Gaëlle Lauriot-Prévost pour un ouvrage d’art paru aux éditions Dilecta, illustrant son intérêt pour les dialogues entre texte et arts visuels. Ses essais bénéficient par ailleurs d’une réception internationale, symbolisée par la traduction espagnole de ses livres par Regina López Muñoz.
En plus de ses activités d’écriture et de plume pour diverses institutions, elle transmet sa méthode littéraire en animant régulièrement des ateliers d’écriture au sein de l’école « Les Mots » à Paris. Elle y accompagne les participants dans l’exploration de la narration sensible et du récit de soi.
En plaçant la vulnérabilité de la peau au cœur de son travail d’enquête, Margaux Cassan renouvelle le genre de l’essai philosophique en France. Sa démarche rappelle avec force que nos questionnements existentiels les plus profonds s’incarnent toujours dans la réalité sensible de notre propre matière.






