Un soldat français verse du pinard dans un gobelet pour ses camarades dans une tranchée pendant la Première Guerre mondiale

Des vignes de Bourgogne aux tranchées de 14-18 : l’histoire du pinard

Le mot pinard évoque immédiatement le comptoir d’un bistrot de quartier ou la gourde en fer-blanc d’un soldat de la Grande Guerre. Présente dans le langage familier depuis plus d’un siècle, cette formule populaire désigne aujourd’hui tout type de boisson issue de la vigne, même si elle a longtemps qualifié une piquette modeste ou un breuvage âpre et tannique.

Derrière ce terme emblématique de l’art de vivre à la française se cache une histoire linguistique et militaire fascinante. De ses racines terriennes bourguignonnes jusqu’aux boues de Verdun, la trajectoire de ce mot illustre comment un simple vocable d’argot est devenu un véritable monument du patrimoine culturel national.

Entre terroirs et légendes : les origines du mot

Du pinot bourguignon aux hypothèses étymologiques

L’explication étymologique qui fait consensus auprès des linguistes modernes rattache directement le terme au célèbre cépage pinot. Ce dernier tire son appellation du latin pinea, devenu « pigne » en ancien français, car la disposition serrée des grains rappelle la forme compacte d’une grappe de résineux. Dès la fin du seizième siècle, le patois bourguignon utilisait déjà ce dérivé pour vanter la générosité des récoltes locales.

D’autres pistes plus anecdotiques ont longtemps circulé parmi les érudits. Certains ont proposé un rapprochement avec le verbe grec pino, qui signifie boire, ou encore avec le verbe franc-comtois piner, qui exprime l’action de siffler un verre d’un trait. Par ailleurs, les archives littéraires conservent la trace d’un vigneron d’Auxerre nommé Jean Pinard, auteur d’un sermon parodique publié dès 1607 sur les climats viticoles de sa région.

Le mythe du docteur Adolphe Pinard

Une rumeur tenace attribue souvent la paternité du vocable au médecin obstétricien et puériculteur Adolphe Pinard. Selon cette légende urbaine, ce professeur aurait préconisé d’abreuver quotidiennement les soldats pour fortifier leurs défenses immunitaires, incitant la troupe reconnaissante à baptiser son breuvage « Saint Pinard ».

Pourtant, la chronologie dément formellement cette histoire séduisante. Le praticien n’a été élu député qu’après le conflit, entre 1919 et 1928, alors que le mot était déjà solidement enraciné dans le vocabulaire militaire depuis plusieurs décennies. Si le docteur a laissé son nom à un célèbre stéthoscope en bois utilisé en maternité, il n’a en revanche joué aucun rôle dans la diffusion du mot au front.

Le carburant des tranchées : l’explosion du pinard durant la Grande Guerre

La logistique colossale de l’intendance

Bien avant 1914, le terme circulait déjà dans les casernes de l’Est et les régiments coloniaux. La première trace écrite de cette appellation militaire apparaît d’ailleurs en 1886 dans les registres d’un régiment d’artillerie, supplantant peu à peu l’expression plus ancienne de « casse-patte ».

Lorsque le conflit éclate, le vignoble du Midi, alors frappé par une surproduction chronique, offre immédiatement deux cent mille hectolitres à l’armée. Face à l’enlisement de la guerre de position, les réquisitions grimpent en flèche. L’approvisionnement militaire atteint douze millions d’hectolitres en 1917, transformant radicalement le quotidien logistique des armées républicaines.

La dotation individuelle allouée à chaque homme suit une courbe tout aussi spectaculaire durant ces quatre années d’épreuve :

  • Un quart de litre (25 cl) par jour et par soldat lors de la mobilisation d’août 1914
  • Un demi-litre (50 cl) quotidien accordé officiellement dès l’année 1916
  • Trois quarts de litre (75 cl) distribués chaque jour à partir de 1917

Rôle sanitaire, moral et chansons de poilus

Dans les tranchées, cette ration devient une composante vitale de la survie quotidienne. Le liquide permettait d’abord de remplacer une eau insalubre ou polluée par les cadavres, au point que certains soldats l’utilisaient même pour leur toilette matinale. De plus, il apportait des calories indispensables au milieu des pénuries alimentaires.

Ce remontant servait également à anesthésier la peur avant les assauts meurtriers contre les lignes ennemies. Le breuvage était parfois frelaté avec de l’éther ou de l’alcool à brûler pour décupler son effet euphorisant, un rôle psychologique glorifié par le maréchal Joffre lui-même sous le surnom flatteur de « général Pinard ».

Cette dévotion populaire a donné naissance en 1916 à l’hymne célèbre Vive le pinard, un chant de tranchée composé par des soldats mobilisés. Les refrains entonnés par les poilus célébraient cette vinasse réconfortante qui réchauffait le cœur et le corps sous les obus.

De la piquette au grand cru : un langage haut en couleur

La consécration lexicographique

Après l’armistice de 1918, le mot s’impose définitivement dans toutes les couches de la société française. Les poilus démobilisés ont rapporté ce vocabulaire de chambrée dans leurs foyers, imposant son usage auprès des citadins comme des ruraux.

L’Académie française prend acte de cette adoption générale en intégrant officiellement le substantif dans la huitième édition de son dictionnaire, approuvée lors d’un vote en 1933 puis publiée en 1935. Les Immortels le définissent alors comme un terme désignant communément un vin ordinaire, et par extension militaire, n’importe quel vin rouge servi à la troupe.

Un festival de synonymes truculents

La langue populaire regorge de variantes imagées pour désigner le nectar de la treille. Selon les régions, l’époque et l’humeur du consommateur, la bibine de table prend des allures poétiques ou franchement gouailleuses :

  • Les appellations familières courantes : le jaja, le picton, le pif, le pivois ou la piquette
  • Les désignations rustiques et corsées : le gros rouge qui tache, le rouquin ou le brutal
  • Le vocabulaire martial : le picrate, forgé durant la Première Guerre en référence à l’acide picrique hautement explosif
  • Les tournures truculentes : le rouge-gorge, la dive bouteille ou le jus de la treille

À l’inverse du gros rouge ordinaire, l’expression d’argot « pinard à la redresse » qualifiait un cru de grande qualité. Les auteurs du vingtième siècle, de Frédéric Dard à Léo Malet, ont abondamment puisé dans ce registre savoureux pour camper des ambiances réalistes.

Symbole de convivialité ouvrière et mémoire vivante des tranchées, le pinard a traversé les époques sans perdre sa gouaille originelle. Qu’il désigne un breuvage sans prétention ou un nectar partagé entre amis, ce mot continue d’incarner une facette chaleureuse du patrimoine linguistique français.


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