Un keffieh palestinien repose sur un mur de pierre près d'un olivier Un keffieh palestinien est déployé sur un muret en pierre dans un village ancien.

Le keffieh palestinien : histoire, symboles et combats d’un tissu devenu planétaire

Dans le paysage mondial des symboles politiques, peu d’accessoires possèdent une charge historique aussi intense qu’un simple carré de tissu à motifs. Aujourd’hui, le keffieh palestinien dépasse largement sa fonction première de vêtement de protection pour s’affirmer comme un emblème universel d’identité, de résistance et de solidarité.

À l’origine, le keffieh palestinien protégeait simplement les travailleurs de la terre contre les rigueurs du climat désertique. Pourtant, au fil des décennies, cet accessoire a traversé les frontières géographiques et culturelles pour devenir le porte-voix visuel d’un peuple en quête de reconnaissance.

Les origines du keffieh palestinien entre champs et révolte

Un marqueur social inversé par l’histoire

À l’époque de l’Empire ottoman, la coiffe n’avait aucune connotation politique. En effet, les agriculteurs et les paysans, appelés fellahs, l’arboraient exclusivement dans les zones rurales. Ce tissu leur permettait de se prémunir du soleil brûlant et de la poussière du désert. À l’inverse, les classes urbaines aisées, les effendis, préféraient arborer le tarbouche rouge, signe de distinction sociale.

Cependant, la grande Révolte arabe de 1936-1939 va radicalement bouleverser cette hiérarchie vestimentaire. Pour lutter contre les forces britanniques, les militants paysans s’organisent et le foulard noir et blanc devient le symbole d’un militantisme contre le mandat britannique. En août 1938, pour empêcher l’identification des rebelles, les chefs de la révolte imposent un mot d’ordre audacieux. Ils ordonnent aux citadins d’abandonner le tarbouche pour adopter la coiffe paysanne afin de permettre aux combattants de se fondre dans la population. Bien que les notables aient repris leurs habitudes après la révolte, le symbole était né. Plus tard, lors de l’exode de 1948, les familles ont emporté ce précieux tissu comme un témoin de leur histoire et de leur droit au retour.

Les figures politiques qui ont mondialisé la coiffe

Durant la seconde moitié du XXe siècle, plusieurs personnalités ont propulsé le foulard palestinien sur la scène internationale. Le président de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), Yasser Arafat, en a fait sa signature indissociable dès les années 1960. Il le portait systématiquement ajusté par un cordon noir, appelé agal. Arafat disposait soigneusement les plis sur son épaule droite pour rappeler la forme du territoire revendiqué.

Parallèlement, une figure féminine va marquer les esprits dans les années 1970. Leila Khaled, militante du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), s’affiche le visage encadré par le tissu disposé en hijab. Cette image, largement diffusée dans les médias occidentaux, a brisé les codes d’un accessoire traditionnellement masculin. Elle a ainsi symbolisé l’engagement des femmes dans la lutte nationale.

La géopolitique et les codes couleurs du keffieh palestinien

Le keffieh palestinien ne se limite pas à un seul modèle, car ses teintes révèlent des sensibilités politiques et régionales précises. Le motif noir et blanc, évoquant un filet de pêche, demeure le plus célèbre. Il incarne l’unité nationale et reste historiquement lié au parti Fatah.

En revanche, la version rouge et blanche possède d’autres résonances. Les mouvements marxistes comme le FPLP l’ont d’abord privilégiée. De nos jours, ce motif rouge s’impose également en Jordanie, tandis que le Hamas l’utilise parfois pour marquer sa différence, bien qu’il privilégie aussi le noir et blanc pour l’union nationale. Enfin, les mouvements islamistes arborent parfois des déclinaisons vertes et blanches. Cette diversité montre que chaque fil tissé porte une signification politique spécifique.

L’industrie textile face au défi de la mondialisation

Hirbawi, la résistance de la dernière usine historique

La fabrication de ce chèche traditionnel repose sur un savoir-faire fragile, aujourd’hui menacé. Située à Hébron, en Cisjordanie, l’usine Hirbawi est la seule manufacture fondée en 1961 à Hébron par Yasser Hirbawi. À ses débuts, l’atelier ne comptait que deux machines. Au fil des ans, l’entreprise familiale a dû affronter la concurrence féroce des produits synthétiques importés d’Asie à bas coût.

Alors qu’elle tournait à plein régime en 1990 avec 16 métiers à tisser, sa production s’est effondrée au point de ne faire fonctionner que deux machines en 2010. Grâce à un regain d’intérêt mondial pour le keffieh palestinien et à une diversification des modèles, l’usine a repris des couleurs. Elle utilise à nouveau ses 16 machines pour fabriquer des pièces de coton de haute qualité, dont une grande partie des volumes est exportés à l’international.

Le keffieh palestinien face à la crise récente et aux réseaux de secours

Toutefois, l’équilibre de cette production locale demeure extrêmement précaire. Depuis le printemps 2024, l’usine de Hébron a dû totalement interrompre ses activités en raison d’une pénurie totale de coton qui paralyse la Cisjordanie. Pour répondre à la demande et soutenir l’économie des familles déplacées, des ateliers de substitution se sont organisés.

Des artisans fabriquent désormais des modèles alternatifs dans les camps de réfugiés situés en Jordanie. Néanmoins, ces pièces diffèrent de la production traditionnelle de Hébron. Plus fines et intégrant des fibres synthétiques, elles témoignent des difficultés logistiques actuelles, tandis que d’autres réseaux de commerce équitable s’approvisionnent auprès d’artisans en Inde.

Entre mode, militantisme et controverses culturelles

Un symbole de la contestation mondiale

Au-delà du Proche-Orient, le keffieh palestinien est devenu le symbole de nombreux combats progressistes. Dès les années 1970, les mouvements pacifistes, anarchistes et tiers-mondistes en Occident l’adoptent pour marquer leur solidarité. Plus récemment, des étudiants américains de gauche l’ont arboré lors de manifestations universitaires, un phénomène parfois qualifié ironiquement de « Keffiyeh Kinderlach » par certains journaux. Pour les Palestiniens, cet attachement mondial se célèbre chaque année, notamment le 16 novembre de chaque année lors de la journée nationale dédiée à leur coiffe.

La récupération commerciale et les accusations d’appropriation

Cette popularité internationale a inévitablement attiré l’attention de l’industrie de la mode. De grandes maisons de couture et des marques de prêt-à-porter ont intégré ces motifs dans leurs défilés, ce qui a déclenché de vifs débats sur l’appropriation culturelle. En 2007, l’enseigne Urban Outfitters a dû retirer ses modèles de la vente après des polémiques intenses.

Face à cette marchandisation, des artistes comme la rappeuse Shadia Mansour ont vigoureusement réagi pour rappeler que ce vêtement appartient avant tout au patrimoine arabe. Par ailleurs, les autorités ont parfois perçu ce vêtement comme hautement politique, au point que la Turquie a interdit le port de ce tissu jusque dans les années 2000 en raison de son association avec les militants kurdes.

Comment ajuster le chèche traditionnel à la palestinienne

Pour porter ce foulard dans le respect de la tradition, une méthode simple permet de l’ajuster correctement sur la tête.

  • Pliez d’abord le tissu carré en deux pour former un triangle parfait en joignant les coins opposés.
  • Placez ensuite le bord plié sur votre front, à mi-chemin entre vos sourcils et la racine des cheveux, en laissant la pointe retomber dans votre dos. Vous pouvez ajouter un cordon noir pour stabiliser la coiffe.
  • Ramenez ensuite les deux pans latéraux vers l’avant, puis croisez-les en les faisant passer chacun sur l’épaule opposée.
  • Enfin, glissez les extrémités vers la nuque pour nouer solidement les deux extrémités à l’arrière du crâne.

Qu’il soit porté par tradition, par conviction politique ou par solidarité internationale, le keffieh palestinien demeure un puissant vecteur d’histoire collective. Malgré les crises d’approvisionnement et les tentatives de récupération commerciale, ce tissu continue de lier les générations et de porter haut la voix d’un peuple.


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