Michel Paulin sourit en chemise bleue sur fond verdoyant flou

Michel Paulin : le bâtisseur d’un cloud souverain face aux géants américains

La question de la souveraineté numérique est devenue un enjeu géopolitique majeur pour l’Europe. Face à l’hégémonie des géants technologiques américains, la liberté de choix des entreprises et des administrations se trouve de plus en plus restreinte. Au cœur de cette bataille industrielle, Michel Paulin s’impose comme un acteur de premier plan du secteur des technologies en France. Fort d’une longue expérience dans les télécoms et l’informatique, ce dirigeant a consacré sa carrière à bâtir des alternatives crédibles aux monopoles extra-européens. Son parcours illustre parfaitement la transition d’une France pionnière des réseaux de télécommunications à une Europe qui cherche aujourd’hui à reprendre le contrôle de ses données et de ses infrastructures cloud.

Les fondations d’un parcours d’excellence, de Polytechnique aux télécoms

Les débuts d’un ingénieur de l’État

Pour comprendre la vision industrielle de Michel Paulin, il faut remonter à sa solide formation scientifique. Diplômé de l’École Polytechnique au sein de la promotion X81, il intègre ensuite l’École Nationale Supérieure des Télécommunications de Paris (Télécom ParisTech) et devient membre du prestigieux Corps des Télécom. Après avoir effectué son service militaire dans la Marine nationale, le jeune ingénieur fait ses premières armes chez France Télécom de 1986 à 1989. Il y occupe le poste de directeur commercial à la direction opérationnelle de Paris Sud, une première expérience concrète du terrain et de la relation client.

Par la suite, Michel Paulin choisit de rejoindre le secteur privé en devenant directeur commercial puis directeur général adjoint de Sogestel, une société spécialisée dans l’installation de réseaux téléphoniques d’entreprise. Son parcours s’enrichit ensuite d’une expérience internationale de consultant en stratégie chez McKinsey & Company, à Paris puis à Washington. Cette double culture, alliant rigueur technique et vision stratégique globale, lui permet de rejoindre le groupe informatique Bull en 1994. Durant sept ans, il y rationalise l’activité logicielle dédiée aux télécoms avant de prendre la vice-présidence d’Evidian, une filiale stratégique du groupe.

L’épopée Neuf Cegetel et le tournant SFR

C’est au début des années 2000 que le dirigeant français prend une véritable dimension nationale. Il rejoint en 2001 LDCom, la branche télécoms du groupe Louis Dreyfus, qui se transforme successivement en Neuf Telecom en 2002, puis en Neuf Cegetel en 2005. En tant que directeur général et administrateur, il pilote avec succès l’introduction en bourse de l’entreprise en 2006. Ce succès opérationnel se concrétise en 2008 par le rapprochement stratégique avec SFR, consolidant ainsi durablement le paysage français des télécommunications.

Après un passage comme directeur des opérations de Louis Dreyfus Commodities entre 2009 et 2013, il prend la direction de Méditel, le deuxième opérateur du Maroc, devenu filiale d’Orange. En 2016, il revient en France pour occuper le poste de directeur général du pôle Télécom de SFR Group. Durant cette période intense, il forme un tandem remarqué avec Michel Combes sous l’égide d’Altice.

Cependant, l’aventure prend fin en septembre 2017. Si la version officielle évoque des raisons personnelles, des analyses divergentes soulignent des désaccords stratégiques profonds de Michel Paulin avec Patrick Drahi, notamment sur le projet de fibrer seul le territoire national, malgré d’excellents résultats obtenus pour rattraper le retard de SFR dans la 4G.

La transformation d’OVHcloud : l’affirmation d’un géant européen

Le défi du plan stratégique Smart Cloud

En août 2018, un nouveau chapitre s’ouvre lorsque Michel Paulin prend la direction générale d’OVH, qui prendra bientôt le nom d’OVHcloud. Il succède au charismatique fondateur Octave Klaba, qui conserve la présidence du conseil d’administration. À son arrivée, l’entreprise s’impose déjà comme une licorne européenne incontournable. Elle affiche alors un chiffre d’affaires d’environ 420 millions d’euros, s’appuie sur un réseau de 28 centres de données répartis sur plusieurs continents et emploie 2 500 salariés pour servir plus de 1,3 million de clients.

Le nouveau dirigeant d’OVHcloud reçoit pour mission de structurer l’entreprise et de déployer le plan stratégique « Smart Cloud ». Ce plan ambitieux vise à transformer le leader européen de l’hébergement en un champion mondial du cloud de confiance. Pour soutenir cette croissance, l’entreprise s’appuie sur un plan d’investissement de 1,5 milliard d’euros, soutenu par les fonds KKR et TowerBrook, ainsi que sur l’intégration de la technologie vCloud Air, acquise auprès de l’américain VMware afin de s’implanter durablement en Amérique du Nord et en Asie.

Un bilan opérationnel et financier solide

Le mandat de Michel Paulin, qui s’est achevé par sa démission en octobre 2024, présente un bilan particulièrement solide pour la scale-up française. Sous sa direction, l’entreprise a franchi des étapes historiques. En effet, OVHcloud a presque atteint le cap symbolique du milliard d’euros de revenus annuels récurrents. Cette expansion s’est accompagnée du lancement de 40 nouveaux services technologiques (PaaS) et d’une conquête internationale remarquable, faisant des États-Unis le deuxième marché du groupe.

Par ailleurs, Michel Paulin a veillé à ce que cette croissance respecte des critères environnementaux stricts, en doublant notamment le nombre de datacenters éco-responsables. Son départ, soigneusement anticipé sur une période de six mois, a permis une transition fluide vers Benjamin Revcolevschi. Cette gestion rigoureuse a définitivement installé l’hébergeur roubaisien comme l’alternative européenne la plus crédible face aux géants américains du secteur.

La souveraineté numérique selon Michel Paulin : s’affranchir des dépendances

Les trois visages de la dépendance technologique

Au-delà de ses fonctions de gestionnaire, le patron de l’opérateur s’est imposé comme un théoricien de la souveraineté numérique. Selon le dirigeant français, la dépendance de l’Europe vis-à-vis des acteurs technologiques américains ne relève pas de la fatalité, mais d’un manque de volonté politique. Il classe cette dépendance selon trois dimensions critiques :

  • La dépendance technologique : elle expose les organisations à un risque de coupure unilatérale de service, une situation extrême qu’il compare à un retour soudain au Moyen-Âge.
  • La dépendance juridique : elle se manifeste par des contrats d’enfermement commercial et par la soumission à des lois extraterritoriales comme le Cloud Act ou la loi FISA.
  • La dépendance économique : elle prend la forme de hausses tarifaires annuelles massives et unilatérales imposées par les monopoles américains, déconnectées de l’inflation réelle des entreprises.

Face à ces menaces, le dirigeant insiste sur le fait que la souveraineté ne doit pas être un concept abstrait mais une réalité construite par la liberté de choix technologique des entreprises.

Le levier sous-exploité de la commande publique

Pour remédier à cette situation, Michel Paulin formule des propositions concrètes inspirées des modèles allemand, taïwanais ou sud-coréen. Il dénonce vigoureusement l’évasion économique massive qui caractérise le marché technologique européen. En effet, sur un marché global des logiciels et du cloud estimé à 300 milliards d’euros, près de 286 milliards d’euros de valeur ajoutée s’échappent de la France vers les États-Unis. Les éditeurs américains captent ainsi 83 % des parts de marché nationales.

Michel Paulin préconise d’utiliser massivement la commande publique et privée pour soutenir les acteurs locaux. Il critique au passage la tendance des administrations publiques à vouloir développer en interne des solutions logicielles sous-dimensionnées financées par l’impôt, au lieu d’acheter des solutions privées françaises existantes. Selon ses calculs, un simple rééquilibrage de 5 % des parts de marché en faveur des acteurs français générerait 10 000 créations d’emplois directs et un milliard d’euros de rentrées fiscales supplémentaires pour le pays.

Au-delà du cloud : l’engagement institutionnel et le pari du quantique

Un rôle de premier plan dans la structuration de la filière

La vision globale du patron de l’opérateur s’exprime également à travers ses nombreux engagements institutionnels. Soucieux de structurer l’écosystème numérique français, il siège au conseil d’administration de l’association professionnelle Numeum ainsi qu’à celui de l’Inria, l’Institut national de recherche en informatique et en automatique, où il a été nommé en 2022 en tant que personnalité qualifiée de l’industrie.

De plus, il a joué un rôle de premier plan dans la création du Comité Stratégique de Filière (CSF) « Logiciels et solutions numériques de confiance ». Bien que les soubresauts politiques de l’année 2024 aient retardé la création de cette instance, le dirigeant français a officiellement pris la présidence de ce comité en avril 2025. Cette fonction lui permet d’agir directement sur les politiques industrielles de l’État pour favoriser l’émergence de technologies souveraines.

L’aventure Quandela et la révolution photonique

Cette quête d’indépendance technologique trouve un nouveau terrain d’expression dans le domaine de l’informatique quantique. En avril 2025, Michel Paulin a rejoint le conseil d’administration de Quandela, une jeune pousse francilienne spécialisée dans le quantique photonique. Cette entreprise se distingue par la conception de calculateurs quantiques hautement efficaces et a récemment déployé le premier ordinateur quantique européen en Amérique du Nord. Cette startup s’illustre également par des projets d’envergure, à l’instar de l’initiative AQeFLU lancée au printemps 2026 avec Safran Tech pour modéliser les flux de fluides en aéronautique.

Cette collaboration s’inscrit dans une continuité logique. Sous la direction de son ancien directeur général, OVHcloud avait été l’un des tout premiers clients de Quandela en lui achetant un ordinateur quantique dès 2023. Marqué par les enseignements de physique reçus durant sa formation, le dirigeant est convaincu que le quantique représente la prochaine révolution technologique majeure, capable de redéfinir la puissance de calcul mondiale au même titre que l’intelligence artificielle ou l’internet.

L’itinéraire de Michel Paulin démontre qu’une alternative technologique européenne est non seulement possible, mais indispensable pour garantir l’indépendance économique du continent. En combinant rigueur industrielle, pragmatisme économique et soutien aux innovations de rupture comme le quantique, il trace la voie d’une souveraineté numérique concrète et durable. L’avenir de la filière dépendra désormais de la capacité des décideurs publics et privés à transformer ces convictions en véritables choix stratégiques.


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