L’univers des super-héros a vu naître de nombreuses figures de papier, mais peu ont connu un destin aussi singulier que celui d’Atoman. Ce nom évoque à la fois une relique oubliée de la bande dessinée américaine du milieu du XXe siècle et une tentative moderne d’ancrer le genre dans le folklore d’Afrique du Nord.
En voyageant à travers les époques, cette entité corpusculaire montre comment un même concept de justicier peut être réinventé. Du physicien nucléaire des années 1940 au hacker connecté aux divinités berbères en 2025, la métamorphose de cette figure pose la question de l’appropriation culturelle des codes du blockbuster.
Les origines oubliées : le justicier nucléaire de 1946
Bien avant de devenir un projet cinématographique, le personnage historique d’Atoman naît en 1946 sous la plume de Ken Crossen et le crayon de Jerry Robinson. Publié par la maison d’édition Spark, ce super-héros de l’âge d’or des comic books appartient aujourd’hui au domaine public américain.
Sous son identité civile, Barry Dale est un physicien nucléaire qui travaille au sein de l’« Atomic Institute ». À la suite d’une exposition involontaire à des matériaux radioactifs, notamment le radium et l’uranium, son corps développe la capacité de provoquer des explosions atomiques contrôlées. Cette mutation lui confère des pouvoirs typiques de l’époque : une force surhumaine, la capacité de voler, une vitesse prodigieuse, l’invulnérabilité, ainsi qu’une originale « vision atomique » et des mains capables de chauffer pour souder le métal.
Dans ses aventures, publiées dans seulement deux numéros, cette unité indivisible affronte des adversaires comme un homme d’affaires corrompu ou un magicien malhonnête surnommé « The Top ». Côté cœur, le physicien oscille entre la détective privée Jane Wade et la technicienne de laboratoire Lita Wright. Bien que sa publication originale fut éphémère, le personnage a connu une seconde vie sous le nom de « Nuclear » lors d’une réédition recoloriée par Metropolitan Publishing Co.
Le film de 2025 : le premier super-héros du Maghreb
Près de huit décennies plus tard, le réalisateur Anouar Moatassim s’empare de ce nom pour concevoir le premier long-métrage de super-héros d’Afrique du Nord. Coproduit par le Maroc et la Belgique, ce film de 86 minutes transpose le mythe dans un contexte contemporain et amazigh.
Une production marocaine d’envergure
Pour porter ce projet ambitieux au budget estimé à près de deux millions d’euros, le réalisateur s’est entouré du scénariste Omar Mrani et de la coproductrice Aicha Abbouzied Kraus. Plusieurs sociétés de production se sont associées pour donner vie à cette aventure :
- Casablanca Pictures
- The Numbers
- Real Reality
- What the Frame
Le tournage s’est entièrement déroulé dans les paysages spectaculaires du Maroc. Les caméras ont notamment capturé la beauté de la grotte de Friouato près de Taza, le village fortifié d’Aït Benhaddou, les montagnes de l’Atlas, ou encore les canaux d’irrigation traditionnels d’Erfoud. Au-delà du divertissement, cette production a été pensée comme un véritable outil de promotion touristique pour le royaume.
Un casting éclectique
Le rôle principal d’Hakim Imlil, alias le héros, est confié au célèbre artiste Youssef Akdim, plus connu sous son nom de scène Lartiste. Face à lui, l’acteur français Samy Naceri incarne le grand méchant de l’histoire, un banquier corrompu nommé David Lockam. Le casting est complété par des figures bien connues comme Doudou Masta dans le rôle du chef de gang Chinoui, et Sarah Perles qui prête ses traits à Sanaa Benkirane.
Entre piratage informatique et mythologie amazighe
L’intrigue du film s’éloigne radicalement de la radioactivité du comic book original pour lier la technologie moderne aux légendes anciennes. Le protagoniste, Hakim Imlil, est un hacker de renommée internationale qui a paralysé les banques de nombreux pays grâce à un puissant virus informatique.
Parallèlement, une équipe d’archéologues découvre dans l’Atlas les vestiges de la cité perdue d’Atlantis ainsi qu’un astrolabe mystique doté d’un pouvoir destructeur. Lorsque le chef de gang Chinoui dérobe l’artefact pour le compte du banquier Lockam, ce dernier planifie d’activer l’objet lors d’un équinoxe pour asservir le monde. C’est à ce moment que le destin d’Hakim bascule : échappant à une tentative d’assassinat, il découvre qu’il est le dernier descendant des Atlantes. Ses pouvoirs, liés à l’énergie cosmique et à la force du vent, puisent directement dans l’héritage culturel et mythologique amazigh.
Une réception critique particulièrement clivée
La sortie du film en salles au printemps 2025, suivie d’une diffusion en ligne à la fin de l’été de la même année, a suscité des réactions extrêmement contrastées, révélant un fossé entre les ambitions culturelles et la réalité technique.
Un rejet massif de la part des cinéphiles
La majorité des critiques et des spectateurs s’est montrée particulièrement sévère. Sur les plateformes de référence, les notes se sont effondrées, atteignant par exemple une moyenne de 0,7 sur 5 sur Allociné. Les reproches se concentrent principalement sur l’écriture, jugée décousue et lente, les premières scènes d’action n’intervenant qu’après plus d’une demi-heure de film.
De plus, le jeu des acteurs a souvent été qualifié de mécanique et les effets spéciaux ont été pointés du doigt pour leur manque de réalisme, s’apparentant pour certains à une parodie involontaire. L’ajustement du costume du héros et des incohérences scéniques flagrantes ont également alimenté les moqueries sur les réseaux sociaux.
La défense d’une initiative culturelle inédite
Malgré ces retours négatifs, une minorité de défenseurs insiste sur la dimension historique du projet. Cette œuvre est saluée pour sa mise en valeur de la culture amazighe, de la langue tamazight et de la darija, s’inscrivant dans un courant afro-futuriste encore rare dans le cinéma maghrébin. La photographie des paysages naturels du Maroc reste le point fort unanimement salué. Pour ses partisans, le film demeure un divertissement familial honorable, surtout si l’on compare son budget modeste aux blockbusters américains de plusieurs centaines de millions de dollars.
Cette tentative de transposer la figure d’Atoman dans un univers mythologique nord-africain montre la difficulté de rivaliser avec les standards hollywoodiens tout en portant un message identitaire fort. Ce projet audacieux aura au moins eu le mérite d’ouvrir la voie à un nouveau genre cinématographique dans la région.
