Caroline Deruas sourit en posant sa main près de son oreille sur un fond abstrait bleu et vert

Caroline Deruas : l’art de tisser l’invisible entre écriture et mise en scène

Dans le paysage du cinéma d’auteur européen, certaines trajectoires se dessinent patiemment. Le parcours singulier de Caroline Deruas incarnerait à lui seul cette exigence artistique, où la sensibilité de l’écriture s’allie constamment à la rigueur de la mise en scène. D’abord assistante technique, puis scénariste de l’ombre, cette créatrice s’est imposée dans le cinéma contemporain.

En naviguant constamment entre l’intimité de sa propre création et de prestigieuses collaborations d’écriture, elle a su imposer un univers poétique fort. Aujourd’hui, son œuvre riche témoigne d’une recherche esthétique constante, ancrée dans l’exploration des passions humaines.

Du soleil de Cannes aux premiers plateaux de tournage

Pour comprendre la genèse de cet univers, il faut remonter aux sources de sa vocation cinématographique. Caroline Deruas naît en 1978 à Cannes, une ville qui porte en elle toute la mythologie du septième art. C’est précisément au cours du célèbre festival qu’elle découvre le cinéma durant ses jeunes années. Elle se passionne alors pour les films de François Truffaut puis de Marco Bellocchio, qui laisseront une empreinte durable sur sa sensibilité de future cinéaste.

Elle passe ainsi toute son adolescence sur la Côte d’Azur et étudie au Lycée Bristol. Très vite, son désir de faire des films l’éloigne des bancs de l’école pour la guider vers la réalité concrète des plateaux de tournage. Elle commence sa carrière professionnelle en multipliant les expériences techniques, occupant tour à tour les rôles d’assistante à la mise en scène et de scripte.

Avant de signer ses premiers courts-métrages officiels, elle s’essaye à la réalisation à travers des formats expérimentaux. Elle réalise notamment deux essais en Super 8 : Les Indolents, avec le comédien Vincent Macaigne, et Le Rêve d’Eli, une œuvre autoproduite portée par Laetitia Spigarelli. Ces premières expériences lui permettent de se confronter à la matière filmique et d’affiner sa méthode de travail.

Son professionnalisme l’amène rapidement à collaborer sur des productions de grande envergure. Elle travaille ainsi comme seconde assistante à la mise en scène auprès de Philippe Garrel sur Le Vent de la nuit en 1998, puis sur Sauvage innocence. Elle occupe le même poste sur le tournage d’ Actrices en 2006, sous la direction de Valeria Bruni-Tedeschi. Ces rencontres s’avèrent déterminantes, tant sur le plan professionnel que personnel. Elle partage en effet la vie de Philippe Garrel, avec qui elle a une fille, Lena Garrel.

Le tournant de la Villa Médicis et l’éclosion de Caroline Deruas

En 2011, la trajectoire de Caroline Deruas prend une dimension nouvelle. Elle intègre ainsi l’Académie de France à Rome pour la promotion 2011-2012. Ce séjour au cœur de la capitale italienne lui offre un espace de liberté et de recherche exceptionnel.

Durant cette année de résidence, elle travaille activement sur un projet de recherche intitulé Territoire du rêve. Ce travail s’articule autour d’un recueil de rêves de l’écrivaine Elsa Morante, explorant plus particulièrement sa relation passionnelle avec Alberto Moravia. Cette immersion dans la littérature et l’histoire romaines nourrit profondément son imaginaire.

En effet, ce séjour à la Villa Médicis lui inspire directement le scénario de son premier long-métrage de fiction, L’Indomptée, sorti en 2016. Le film, qui réunit Clotilde Hesme et Jenna Thiam, utilise le décor majestueux et mystérieux de la Villa pour tisser un récit envoûtant sur la création artistique et les rivalités féminines. Le Festival de Locarno sélectionne cette œuvre singulière dans sa section « Cinéastes du présent », confirmant son talent de metteuse en scène.

Une scénariste recherchée par les maîtres du cinéma d’auteur

Parallèlement à ses propres réalisations, la cinéaste française s’impose comme une collaboratrice précieuse pour l’écriture. Sa plume, à la fois précise et sensible, séduit plusieurs grands réalisateurs qui l’associent étroitement à l’écriture de leurs films.

Sa collaboration avec Philippe Garrel s’avère particulièrement féconde au fil des années. Ensemble, ils écrivent plusieurs longs-métrages acclamés par la critique internationale :

  • Un été brûlant ;
  • La Jalousie, sélectionné en compétition officielle à la Mostra de Venise ;
  • L’Ombre des femmes, qui fait l’ouverture de la prestigieuse Quinzaine des réalisateurs ;
  • L’Amant d’un jour ;
  • Le Grand Chariot, un film mettant en scène la famille Garrel.

Elle développe également une complicité artistique remarquable avec Valeria Bruni-Tedeschi. Elles adaptent ensemble la pièce Trois Sœurs d’Anton Tchekhov pour la chaîne Arte en 2014, avant de co-écrire le long-métrage Les Estivants en 2018. Leur collaboration culmine avec le scénario des Amandiers, un film sélectionné en compétition officielle au Festival de Cannes en 2022, qui retrace l’épopée d’une jeune troupe de théâtre dans les années 1980.

Son talent de scénariste séduit de nombreux autres réalisateurs. En effet, Caroline Deruas prête sa plume à des projets variés, allant du thriller Trouvée de Nicolas Cuche à l’adaptation de romans contemporains. Elle travaille notamment sur l’adaptation du livre de Nicolas Mathieu, Rose Royale, pour la réalisatrice Baya Kasmi, ainsi que sur Une éducation libertine pour Michele Penetta. Elle apporte également son concours à la comédie Post-Mortem de Nadia El Fani, soutenue par le CNC.

La filmographie de Caroline Deruas : de l’intime au fantastique

En tant que réalisatrice, elle construit une œuvre cinématographique cohérente où le court-métrage occupe une place de choix. Son premier film officiel en 35mm, L’Étoile de mer, rejoint la Quinzaine des réalisateurs à Cannes en 2006. Ce coup d’essai lui permet de faire voyager son œuvre dans de nombreux festivals internationaux, de Cracovie à Big Sur.

Elle confirme son style visuel singulier avec Le Feu, le sang, les étoiles, un court-métrage en noir et blanc de trente-cinq minutes. Cette œuvre poétique, qui réunit Maurice Garrel et la jeune Lena Garrel, obtient le Grand Prix au Festival de Bilbao en 2009 et se retrouve présélectionnée aux César l’année suivante.

Son court-métrage le plus célèbre reste sans doute Les Enfants de la nuit, réalisé en 2011. Porté par une interprétation intense d’Adèle Haenel, ce film en noir et blanc remporte le prestigieux Léopard d’argent du meilleur court-métrage au Festival de Locarno. Il reçoit également l’Ours d’or au Festival d’Ebensee en Autriche, témoignant de sa reconnaissance internationale.

Récemment, la metteuse en scène s’est consacrée à son second long-métrage de fiction, Les Immortelles. Cette coproduction franco-canadienne réunit un casting impressionnant, associant des figures établies comme Emmanuelle Béart et Irène Jacob à de jeunes talents tels que Niels Schneider et Lena Garrel. Ce projet ambitieux fait suite à un court-métrage homonyme réalisé en 2019, qui avait déjà rencontré un bel accueil dans plusieurs festivals comme le FIFIB de Bordeaux ou le festival de Gijón.

Engagements collectifs, transmission et arts plastiques

L’activité de Caroline Deruas ne se limite pas aux caméras et aux tables d’écriture. Elle s’investit pleinement dans les luttes collectives qui traversent le cinéma contemporain. Membre active du Collectif 50/50, elle milite pour l’égalité des genres et la promotion de la diversité dans l’audiovisuel.

Par ailleurs, elle a rejoint le Lab Femmes de cinéma lors d’un Think Tank au Festival des Arcs. Ce cadre lui permet de mener des actions concrètes de transmission. Elle retourne notamment à Cannes, au sein de son ancien lycée Bristol, pour échanger avec des lycéens sur le féminisme actif et la place des femmes dans les métiers de la création.

Cette volonté de transmettre se traduit aussi par une activité pédagogique régulière. Elle enseigne en effet le jeu d’acteur devant la caméra au Cours Florent ainsi qu’à l’ESEC, partageant son expérience du plateau avec les futures générations de comédiens.

Enfin, elle explore d’autres territoires artistiques à travers les arts plastiques. Passionnée de collages, elle présente son travail personnel lors d’une exposition intitulée Collages Cosmiques au Ciné 104 en 2019. Elle participe également aux activités du collectif La Société du Spectral, qu’elle a cofondé avec Bertrand Mandico, Yann Gonzalez et Marie Losier. La Galerie Cinéma Anne-Dominique Toussaint à Paris expose d’ailleurs leurs œuvres plastiques communes, témoignant d’une même sensibilité pour un art poétique, onirique et résolument libre.

Qu’elle écrive pour les grands maîtres du cinéma d’auteur ou qu’elle mette en scène ses propres visions poétiques, Caroline Deruas trace un chemin singulier et d’une grande cohérence. Son œuvre, nourrie de rêves, de littérature et de combats collectifs, rappelle que le cinéma est avant tout une affaire de regard et de transmission. Alors que ses projets continuent de naviguer entre différents formats, sa voix s’affirme comme l’une des plus singulières de sa génération.


Publié le

dans

par