Le cinéma français de l’après-guerre a révélé de nombreuses figures de genre dont le nom s’est parfois estompé, mais dont le visage reste indissociable d’une époque. C’est précisément le cas de Lysiane Rey, une comédienne dont le parcours illustre parfaitement la vitalité des scènes parisiennes et des plateaux de tournage des années 1940 et 1950.
Née sous le nom de Jacqueline Andrée Albertine Louise Scharanger le 13 novembre 1922 à Amiens, elle grandit au sein d’une famille modeste. Plus tard, l’administration rectifie officiellement son patronyme en Leharanger, mais c’est sous son pseudonyme d’artiste qu’elle choisit de conquérir le public. Ses parents, André Leharanger et Albertine Chenel, assistent alors à l’éclosion d’une jeune femme déterminée à briller sous les projecteurs.
Le parcours de Lysiane Rey des planches parisiennes aux projecteurs du cinéma
Une vocation née sous les lumières du music-hall
La jeune comédienne commence sa vie professionnelle très tôt, animée par une passion évidente pour le spectacle. En avril 1939, elle débute sur scène au music-hall parisien l’ABC. Elle y intègre la troupe de la revue intitulée La Revue déchaînée, où elle côtoie des célébrités de l’époque comme Marie Dubas et Duvallès. Ce premier contact avec le public scelle son destin et lui ouvre les portes d’un milieu artistique en pleine effervescence.
C’est également dans ce cabaret mythique qu’elle croise pour la première fois le célèbre acteur et chanteur Albert Préjean. Cependant, une autre version de leur rencontre situe leur coup de foudre lors du tournage du film Le Secret du Florida. Quoi qu’il en soit, elle l’épouse quelques mois plus tard, en 1943. De cette union naît un enfant qui marchera fièrement sur les traces de ses parents. En effet, l’actrice française donne naissance à un fils prénommé Patrick Préjean en 1944, qui deviendra lui aussi un comédien reconnu. Bien des années plus tard, la lignée artistique se poursuivra avec la naissance de sa petite-fille, Laura Préjean, elle-même comédienne.
Après son divorce avec Albert Préjean, Lysiane Rey reconstruit sa vie et se remarie en 1953 avec une autre figure du spectacle, le chanteur et acteur Luc Barney. De ce second mariage naît son deuxième fils, Luc Van Hecke, en 1958. Néanmoins, cette union se solde également par un divorce quelques années plus tard.
Une présence remarquée sur le grand écran
Les bases de données cinématographiques comme AlloCiné lui attribuent une carrière active sur douze ans. Sa filmographie officielle, quant à elle, s’étire de 1941 à 1965, période durant laquelle elle enchaîne les tournages à un rythme soutenu. Elle fait ses premiers pas devant la caméra en 1941 dans L’Étrange Suzy de Pierre-Jean Ducis, aux côtés de Claude Dauphin.
Durant la guerre, elle enchaîne avec plusieurs longs-métrages notables :
- Une femme dans la nuit (1941) d’Edmond T. Gréville, où elle tient le rôle de Lucie Février.
- Après l’orage (1941) de Pierre-Jean Ducis, où elle prête ses traits au personnage d’Odile.
- Les Ailes blanches (1943) de Robert Péguy, dans lequel elle incarne la fille d’un musicien de bastringue joué par Saturnin Fabre.
- Six petites filles en blanc (1943) d’Yvan Noé, où elle donne la réplique à Jean Murat.
Après la Libération, Lysiane Rey continue de tourner régulièrement pour des artisans du cinéma populaire. Elle s’illustre notamment dans Le Secret du Florida (1947), puis incarne Isabelle dans Les Trois Cousines (1947). Le début des années 1950 marque une période particulièrement faste pour l’actrice. Elle enchaîne les rôles de composition, incarnant souvent des jeunes femmes piquantes ou des personnages de caractère.
Parmi ses apparitions marquantes de cette décennie, on peut citer :
- Mademoiselle Josette ma femme (1950) d’André Berthomieu, où elle joue Myrianne.
- L’Homme de joie (1950) de Gilles Grangier, dans le rôle de Margot Baron.
- Le Roi des camelots (1950), une comédie d’André Berthomieu avec Robert Lamoureux.
- Dupont Barbès (1951) d’Henri Lepage, où elle interprète avec brio « la petite garce ».
- Duel à Dakar (1951), un film d’aventures où elle interprète Monique Gambier.
- Mon curé chez les riches (1952), où elle incarne Lisette Cousinet aux côtés d’Yves Deniaud.
Par ailleurs, elle s’essaie à des genres variés, comme le film policier Minuit, quai de Bercy (1952) ou la comédie musicale Rires de Paris (1952), où elle tient le rôle d’une meneuse de revue doublée d’une détective amateur. En 1954, elle obtient la consécration de tourner sous la direction de Sacha Guitry dans la prestigieuse fresque historique Si Versailles m’était conté, où elle prête ses traits à Armande Béjart, l’épouse de Molière. Elle ralentit ensuite le rythme, apparaissant dans À toi de jouer, Callaghan (1954), La Fille Élisa (1956), puis Vers l’extase (1959). Sa dernière apparition au cinéma a lieu en 1965 dans Quand passent les faisans d’Édouard Molinaro.
Les planches et la télévision : une comédienne de genre
Une solide carrière sur les scènes de théâtre
Parallèlement à ses activités sur grand écran, Lysiane Rey maintient un lien très fort avec le spectacle vivant. En 1947, elle s’essaie à la chanson dans un spectacle mis en scène par Fred Pasquali, sur une musique composée par Bruno Coquatrix. Deux ans plus tard, elle retrouve le metteur en scène Pierre Fresnay au Théâtre de la Michodière pour reprendre sur scène son rôle de Margot dans la pièce L’Homme de joie de Paul Géraldy.
La comédienne s’épanouit particulièrement dans le théâtre de boulevard, collaborant régulièrement avec l’auteur Roger-Ferdinand. Elle joue ainsi dans plusieurs de ses créations :
- Mon mari et moi (1951) au Théâtre des Capucines, sous la direction de Louis Ducreux.
- Une Femme qui ne cache rien (1966) au Théâtre des Variétés, mise en scène par Robert Manuel.
- Le Père de Mademoiselle (1968) au Grand Casino de Vichy, reprenant le rôle d’Edith Mars jadis créé par Arletty.
Elle participe également à d’autres projets marquants, comme la revue Sauce piquante de Francis Blanche en 1950 ou la pièce Liliom en 1961, mise en scène par Jean-Pierre Grenier au Théâtre de l’Ambigu-Comique. Sa passion pour la scène l’amène à poursuivre ses activités théâtrales jusqu’au début des années 1970, effectuant notamment une grande tournée en 1972 avec les Galas Jean-Pierre Martin.
Lysiane Rey et l’aventure de la télévision naissante
Au cours des années 1960, l’actrice française saisit l’opportunité d’apparaître sur le petit écran, un média alors en pleine expansion. En 1960, elle incarne ainsi Gina Martinelli dans le téléfilm Liberty Bar de Jean-Marie Coldefy, une enquête du célèbre commissaire Maigret.
Par la suite, elle participe à plusieurs productions télévisées marquantes de l’année 1967. Elle donne notamment la réplique au légendaire Fernandel dans l’épisode La Princesse russe de la série L’Amateur. La même année, elle interprète le rôle de Madame Berthe dans un épisode de la célèbre série historique Vidocq, réalisée par Marcel Bluwal, avant de clore son parcours télévisuel dans Le Jeu des vacances de Gilbert Pineau.
Un héritage artistique nuancé
Entre cinéma populaire et regard critique
Avec le recul, la trajectoire de Lysiane Rey suscite des analyses contrastées de la part des historiens du cinéma. Certains critiques rétrospectifs la qualifient de « starlette éphémère » au talent parfois jugé limité. Sa filmographie est souvent présentée comme un ensemble de petits films de série, typiques du « cinoche du samedi soir » de l’époque. Son physique de l’emploi, caractérisé par une crinière frisée typique de la mode des années 1940, lui a souvent valu des rôles stéréotypés de femmes de caractère ou de petites garces de quartier.
Pourtant, elle a su construire un réseau solide et collaborer avec des professionnels reconnus, tels que le réalisateur Henri Lepage ou le compositeur Guy Lafarge. Ses films continuent de vivre grâce au travail d’éditeurs passionnés comme René Château. Tragiquement, alors qu’elle réside au Boulevard Voltaire à Paris, elle succombe à une crise cardiaque le 1er octobre 1975 à l’Hôtel Royal de Maisons-Laffitte, à l’âge de 52 ans seulement.
Une homonymie contemporaine
Pour éviter toute confusion dans les recherches biographiques, il convient de mentionner l’existence d’une autre personne portant exactement le même nom. Cette homonyme, née le 21 mai 1961, a étudié à Toulon avant de s’installer à La Seyne-sur-Mer, où elle mène une carrière totalement différente, exerçant comme agent général d’assurance.
Bien que sa carrière se soit arrêtée prématurément, Lysiane Rey demeure une figure attachante de l’âge d’or du cinéma de quartier et du théâtre de boulevard en France. Son parcours, indissociable d’une époque de légèreté et de divertissement populaire, continue de témoigner du dynamisme culturel de l’après-guerre à travers les rediffusions de ses films et le souvenir de ses prestations scéniques.
