En 1991, le cinéma comique français s’apprête à vivre un tournant décisif sans encore le savoir. Avec la sortie du long-métrage l’operation corned beef, le réalisateur Jean-Marie Poiré signe bien plus qu’une simple comédie d’action survitaminée. Ce film marque en effet la toute première rencontre à l’écran entre Christian Clavier, Jean Reno et Valérie Lemercier, jetant ainsi les bases d’un humour décapant qui triomphera deux ans plus tard avec le triomphe historique des Visiteurs.
Pourtant, avant de s’imposer comme un classique des années quatre-vingt-dix, ce projet a dû surmonter de nombreux obstacles de production et des refus de casting en cascade. Retour sur la genèse mouvementée d’un film d’espionnage pas comme les autres.
Un espionnage absurde entre Bogota et Paris
La machine infernale de la DGSE
L’intrigue commence à Bogota, en Colombie, où le redoutable capitaine Philippe Boulier, surnommé « Le Squale », surveille de près un trafiquant d’armes international. Ce dernier s’apprête à acheter des secrets militaires français de premier ordre auprès d’un traître haut placé à l’Élysée. Pour intercepter la transaction secrète prévue au consulat d’Autriche à Paris, les services secrets décident d’infiltrer les lieux de manière totalement illégale.
Les agents de la DGSE parviennent alors à dissimuler un micro ultra-sensible dans la bague de Marie-Laurence Granianski, l’interprète du consul. Grâce à ce dispositif ingénieux, les services secrets espèrent surveiller l’intégralité des échanges sans éveiller le moindre soupçon.
Un grain de sable nommé Granianski
Malheureusement, le plan parfait se heurte rapidement à la réalité du quotidien. L’interprète souhaite en effet prendre trois jours de congé pour fêter son anniversaire de mariage avec son époux, Jean-Jacques Granianski. Ce départ impromptu détruirait instantanément tout le dispositif d’écoute mis en place par les espions.
Pour la DGSE, il faut agir vite et saboter ce couple à tout prix. C’est le point de départ de la fameuse mission Corned-Beef. Le Squale ordonne d’envoyer une agente séduire le mari afin de provoquer une rupture immédiate. Cependant, par un coup du sort rocambolesque, l’agente désignée s’avère être le lieutenant Isabelle Fourreau, qui n’est autre que la propre compagne du Squale. Le tempérament collant du mari et la jalousie maladive de l’agent secret vont rapidement faire dérailler cette machination.
Les coulisses d’une production semée d’embûches
Surmonter l’échec et imposer un titre
Le réalisateur Jean-Marie Poiré sort tout juste d’une période difficile après l’échec commercial de son film précédent, qui n’avait pas rencontré son public malgré de grands succès passés. Monter ce nouveau projet s’avère donc particulièrement laborieux.
Lors d’un dîner au restaurant, le producteur Alain Terzian se montre immédiatement emballé par le scénario proposé par le duo Poiré-Clavier. Toutefois, le producteur émet de grosses réserves sur le titre et propose plutôt de nommer le long-métrage Le Squale. Les auteurs refusent catégoriquement cette alternative et choisissent de maintenir leur idée initiale pour l’operation corned beef.
Un casting de rechange devenu légendaire
Trouver le duo d’acteurs principal s’apparente également à un véritable parcours du combattant. À l’origine, le rôle du Squale est écrit sur mesure pour Gérard Depardieu, mais l’acteur refuse la proposition. La production essuie ensuite les refus de plusieurs grands noms du cinéma français :
- Daniel Auteuil, indisponible en raison d’un autre tournage,
- Thierry Lhermitte,
- Gérard Lanvin,
- Pierre Arditi,
- Bernard Giraudeau.
Face à cette impasse, c’est Marie-Anne Chazel qui suggère d’attribuer le rôle à Jean Reno pour sa première comédie. Pour le rôle de l’épouse BCBG, la production choisit Valérie Lemercier, qui décroche ici son tout premier grand second rôle au cinéma. Ce choix artistique scelle la naissance d’une complicité unique qui marquera durablement la comédie française.
Un succès public et des répliques devenues cultes
Lors de sa sortie en salles le 6 février 1991, cette comédie d’action trouve rapidement son public grâce à son rythme effréné de 105 minutes. Les spectateurs retiennent notamment plusieurs éléments mémorables, à commencer par le running gag de la destruction successive d’une Citroën BX rouge. De plus, certaines répliques piquantes sur l’infidélité conjugale entrent immédiatement dans la culture populaire.
Bien que l’accueil critique reste mitigé à l’époque, comme en témoignent les notes globales des spectateurs sur les plateformes de cinéma, le film gagne ses galons d’œuvre culte au fil des rediffusions télévisées. Il reste le laboratoire créatif indispensable qui a permis l’émergence d’une formule comique inégalée.
