Des figures lumineuses ont profondément marqué le théâtre français de l’après-guerre en consacrant leur existence entière aux planches. Parmi ces destins hors du commun, l’actrice Simone Valère incarne à elle seule une alliance rare de rigueur technique et de spontanéité vibrante. Sa trajectoire artistique ne se comprend pas sans celle de Jean Desailly, son compagnon de vie et de scène, avec qui elle a formé l’un des couples les plus emblématiques de l’histoire théâtrale contemporaine.
Ensemble, ils ont non seulement servi les plus grands textes du répertoire mondial, mais ils ont aussi pris les rênes de plusieurs salles parisiennes mythiques pour y défendre un théâtre indépendant et exigeant. Des tréteaux de la prestigieuse compagnie Renaud-Barrault jusqu’à la direction autonome de leurs propres établissements, cette comédienne a traversé le XXe siècle avec une passion inébranlable, doublée d’une filmographie remarquable sous l’œil de cinéastes majeurs.
Les premiers pas de la vocation de Simone Valère depuis Arnouville
Une enfance solitaire et un pseudonyme de scène
Simone Jeannine Gondolf (dont l’orthographe du nom varie parfois en Gondoff) naît au début des années 1920. Le divorce de ses parents marque rapidement sa tendre enfance. En raison de cette rupture, la jeune fille grandit loin de sa mère, sous le toit de sa tante paternelle, Madame Lafrenne. Elles s’installent à Arnouville, rue de Bordeaux, où la future actrice fréquente l’école de filles du quartier de la Gare. C’est en faisant ses premiers pas sur scène en 1942, au théâtre Hébertot, qu’elle choisit de changer d’identité. Elle joue alors dans la pièce Mademoiselle Bourrat, dont l’intrigue se déroule dans un village nommé Valère. Séduite par cette sonorité, elle décide d’adopter ce nom pour sa carrière naissante.
L’apprentissage du métier de comédienne
Au début de la Seconde Guerre mondiale, la jeune femme décide de tenter sa chance en s’inscrivant à un concours de théâtre organisé par Radio Cité. Cette expérience lui permet de faire la rencontre de Jacqueline Bouvier, la future épouse de Marcel Pagnol. Sur les conseils avisés de l’auteur Marcel Achard, elle choisit ensuite de suivre pendant deux ans les prestigieux cours de René Simon. Par la suite, elle parfait son apprentissage en entrant au Conservatoire, avant d’obtenir ses premiers engagements professionnels sur la scène des Bouffes-Parisiens.
Le couple fusionnel de Simone Valère et Jean Desailly
Une rencontre de cinéma devenue union de vie
C’est sur les plateaux de tournage que le destin de Simone Valère bascule définitivement. En effet, elle fait la rencontre de Jean Desailly lors du tournage du film Le Voyageur de la Toussaint, qui sort sur les écrans en 1943. À cette époque, le jeune homme est déjà pensionnaire de la Comédie-Française et marié à la comédienne Nicole Desailly. Pourtant, le lien qui se tisse entre eux s’avère indestructible. Ils scellent définitivement leur destin professionnel et amoureux en 1950, à l’occasion d’une grande tournée au Brésil avec la compagnie Renaud-Barrault. Après près d’un demi-siècle de vie commune, les deux artistes officialisent leur union en se mariant le 9 février 1998 à Paris.
Un choix de vie entièrement dévoué à l’art
Leur engagement total envers leur art façonne la vie du couple, exigeant des sacrifices personnels importants. En raison de leurs multiples tournées et d’un quotidien d’itinérance perpétuelle, ils prennent ensemble la décision de ne pas avoir d’enfants. Jean Desailly était cependant déjà père de deux filles nées de son premier mariage. Cette existence nomade et passionnée les unit profondément jusqu’à la disparition de Desailly en juin 2008. Simone Valère lui survivra un peu plus de deux ans, s’éteignant à son tour le 11 novembre 2010. Les deux époux reposent désormais ensemble dans la commune de Vert-le-Petit, en Essonne.
L’empreinte indélébile de la célèbre actrice sur les planches
Les années fastes au sein de la compagnie Renaud-Barrault
Dès sa création en 1946 au Théâtre Marigny, Simone Valère intègre la prestigieuse compagnie Renaud-Barrault. Durant plus de deux décennies, la partenaire de Jean Desailly y déploie un immense talent dans un répertoire d’une remarquable diversité. Elle brille aussi bien dans les tragédies classiques que dans les créations contemporaines.
Elle s’illustre notamment à travers plusieurs rôles mémorables :
- Le répertoire classique : elle incarne Ophélie dans Hamlet et Rosalind dans Comme il vous plaira de Shakespeare, mais aussi Célimène dans Le Misanthrope de Molière.
- Le théâtre de Marivaux et Beaumarchais : elle joue avec brio dans Le Double Inconstance ou encore Le Mariage de Figaro.
- Les drames de Claudel et Tchekhov : elle participe aux productions du Soulier de satin et de La Cerisaie.
- Le théâtre moderne et avant-gardiste : elle collabore aux créations du Procès de Kafka, de Rhinocéros de Ionesco et de Va et vient de Beckett.
- Les œuvres de Jean Giraudoux : l’auteur devient son dramaturge de prédilection à travers des pièces comme Pour Lucrèce et Intermezzo.
L’aventure de Simone Valère avec la compagnie Valère-Desailly et les directions parisiennes
Les événements de mai 1968 provoquent l’éclatement de la troupe Renaud-Barrault. Face à cette rupture, le couple décide de fonder sa propre structure : la compagnie Valère-Desailly. Cette nouvelle aventure les conduit à prendre la direction de plusieurs grands théâtres de la capitale, où ils développent un projet artistique ambitieux.
Leur action culturelle s’organise autour de trois directions successives :
- Le Théâtre Hébertot (1973-1976) : ils y montent des œuvres de Shaw, Beckett ou Claudel, et y triomphent plus de 450 fois avec leur pièce fétiche, L’Amour fou ou la première surprise d’André Roussin.
- Le Théâtre Édouard VII (1976-1978) : ils y défendent des textes forts comme Amphitryon 38 de Giraudoux et Un ennemi du peuple d’Ibsen.
- Le Théâtre de la Madeleine (1980-2002) : ils y programment des classiques tels que Arsenic et vieilles dentelles ou Siegfried, et y célèbrent dignement leurs soixante ans de scène en 2001 avec La Maison du lac.
Une présence lumineuse sur le grand écran
Bien que le théâtre reste son port d’attache, la célèbre actrice mène en parallèle une belle carrière cinématographique. Elle débute très jeune, apparaissant dans quatre films dès 1941, avant de s’imposer dans des rôles de jeune première durant les décennies suivantes. Elle prête ainsi ses traits à Eugénie de Montijo dans Violettes impériales ou encore à la Marquise de Pompadour dans Le Secret du Chevalier d’Éon.
Parmi ses collaborations les plus prestigieuses, elle tourne sous la direction de Jean Delannoy dans Pontcarral, colonel d’empire, puis incarne Lison dans le célèbre Manon d’Henri-Georges Clouzot. René Clair fait également appel à elle pour La Beauté du diable et Les Grandes Manœuvres. Avec les années, elle glisse naturellement vers des rôles de composition et de maturité, tournant pour Jean-Pierre Melville dans Un flic ou Joseph Losey dans L’Assassinat de Trotsky. Sa dernière apparition à l’écran remonte à 1988 dans le long-métrage Équipe de nuit, réalisé par Claude d’Anna.
Les zones d’ombre biographiques et la consécration finale
Des incertitudes sur les dates clés d’un parcours
L’histoire retient souvent des versions divergentes sur certains détails de la vie de Simone Valère. La principale incertitude concerne son année de naissance : si plusieurs documents officiels, dont son extrait de naissance, confirment l’année 1921, d’autres sources biographiques mentionnent régulièrement 1923. Cette différence de deux ans se répercute inévitablement sur l’âge annoncé lors de son décès, certaines notices évoquant 87 ans et d’autres 89 ans. De même, la date de sa rencontre avec Jean Desailly oscille entre 1942 et 1943 selon que l’on retienne le tournage ou la sortie en salle de leur premier film commun. Enfin, de légères variations subsistent concernant la fin de vie de son époux ou la durée exacte de leur direction du Théâtre Hébertot.
Un hommage ultime pour deux vies de théâtre
Malgré ces quelques flous administratifs, la reconnaissance de la profession pour leur œuvre commune demeure incontestable. En 1996, ils publient une autobiographie croisée intitulée Un destin pour deux, qui reçoit l’année suivante le prix Saint-Simon. Le couronnement de leur immense carrière survient le 1er avril 2002 sur la scène du Théâtre Mogador. Simone Valère reçoit alors, aux côtés de son époux, un prestigieux Molière d’honneur remis par Jean Piat, saluant ainsi six décennies d’un dévouement absolu à l’art dramatique.
Après s’être retirée du tumulte parisien, elle s’éteint paisiblement de causes naturelles dans une maison de retraite de l’Essonne en 2010. Son parcours laisse le souvenir d’une artiste entière, dont la vie s’est confondue avec la scène. Aujourd’hui encore, le couple mythique qu’elle formait avec Jean Desailly demeure un modèle d’exigence artistique et de complicité créative pour les nouvelles générations de comédiens.
