Comment filmer la dérive de deux âmes perdues dans un pays au bord du gouffre ? Avec Stars at Noon, la cinéaste française Claire Denis livre une œuvre sensorielle et envoûtante, récompensée par le Grand Prix au Festival de Cannes 2022. Ce long-métrage, adapté d’un roman de Denis Johnson, nous plonge dans un Nicaragua moite et oppressant où la survie se négocie à chaque coin de rue.
Porté par un duo d’acteurs magnétiques, le film transcende le simple thriller géopolitique pour devenir une exploration charnelle de l’isolement. Malgré un accueil critique divisé et un parcours complexe en salles, cette œuvre singulière continue d’intriguer par son atmosphère unique et sa mise en scène radicale.
Un développement tumultueux marqué par les crises
La genèse de ce projet remonte à la fin des années 2000, lorsque Claire Denis découvre le roman éponyme de Denis Johnson publié en 1986. Séduite par cette histoire d’amour née de la peur et de la terreur de l’échec, elle contacte l’auteur en 2013. Bien que ce dernier refuse de participer à l’adaptation, la réalisatrice décide de mener à bien cette transposition à l’écran, épaulée par Léa Mysius et Andrew Litvack au scénario.
Le chemin vers le tournage s’est toutefois révélé semé d’embûches. Initialement, le rôle masculin principal devait être tenu par Robert Pattinson, mais le décalage de la production de The Batman en raison de la pandémie a forcé l’acteur à renoncer. Son remplaçant, Taron Egerton, a lui aussi dû quitter l’aventure pour des raisons personnelles, laissant finalement la place à Joe Alwyn pour incarner Daniel aux côtés de Margaret Qualley.
Le contexte politique a également bouleversé les plans de la production. Souhaitant tourner au Nicaragua, Claire Denis a dû y renoncer après la réélection contestée du président Daniel Ortega en novembre 2021, jugeant un tournage sur place immoral. L’équipe a donc posé ses caméras au Panama en décembre 2021, tout en transposant l’intrigue historique des années 1980 à l’époque contemporaine, en pleine pandémie de Covid-19.
Deux amants traqués dans l’enfer tropical
L’intrigue suit Trish, une jeune Américaine se prétendant journaliste, bloquée au Nicaragua sans passeport ni argent. Ses écrits dénonçant des exactions locales lui ont valu la confiscation de ses papiers par les autorités. Pour subsister, elle vend ses faveurs à des officiels locaux jusqu’à sa rencontre avec Daniel, un mystérieux voyageur anglais travaillant officiellement dans la pétrochimie.
Leur liaison tarifée se transforme rapidement en une passion fusionnelle et désespérée. Trish réalise cependant trop tard que Daniel est lui-même traqué par des agents de la CIA et la police locale. Privée de ses appuis politiques, elle s’embarque avec lui dans une fuite éperdue vers la frontière costaricienne.
Une œuvre sensorielle qui divise profondément
Le film se distingue par son parti pris esthétique fort, privilégiant la moiteur tropicale et les scènes charnelles au détriment d’une narration linéaire. Magnifié par la bande-son envoûtante du groupe Tindersticks, le long-métrage isole ses protagonistes dans une bulle hermétique, coupée des réalités extérieures.
Cette approche radicale a suscité de vives controverses lors de sa présentation. Si certains saluent la performance habitée de Margaret Qualley et la sensualité de la mise en scène, d’autres dénoncent un rythme léthargique et des incohérences narratives. De plus, le choix de mettre en avant un couple blanc et pâle au cœur d’un conflit du Sud global a suscité des débats éthiques lors de sa présentation cannoise.
Malgré un échec commercial notable dans les salles américaines, cette coproduction ambitieuse reste une proposition de cinéma fascinante. Elle invite le spectateur à s’abandonner à une dérive hypnotique où les corps s’attirent et se consument sous un soleil de plomb.






