Derrière l’écran ou sur les planches, certains créateurs possèdent le don de savoir observer les autres avant de se raconter eux-mêmes. C’est précisément le cas de Stéphane Foenkinos, dont la trajectoire artistique navigue constamment entre l’ombre de la direction de casting et la lumière de la réalisation. En explorant les multiples facettes de la création, cet observateur attentif s’est imposé comme un tisseur de liens majeur du paysage culturel.
Né à Paris à la fin des années 1960, Stéphane Foenkinos a su transformer sa passion pour le spectacle en une profession protéiforme. De l’enseignement à la mise en scène, en passant par l’écriture et le militantisme associatif, son parcours témoigne d’une curiosité insatiable et d’un profond respect pour le travail des comédiens.
De la salle de classe aux plateaux de cinéma : un parcours atypique
La vocation de l’artiste ne s’est pas dessinée de manière linéaire, même si les signes avant-coureurs étaient présents dès l’enfance. C’est en découvrant le film West Side Story à l’âge de huit ans que son amour pour le spectacle vivant se révèle. Il s’initie d’abord à la danse moderne et au hip-hop dans des conservatoires de la banlieue parisienne, avant de fonder sa propre compagnie de théâtre, Le Coin de la Rue, où il monte des textes de grands auteurs comme Jean Anouilh ou Bertolt Brecht.
Après des études de lettres et un séjour universitaire à Bard College dans l’État de New York, il choisit pourtant une voie différente. De retour en France, il devient professeur certifié d’anglais et enseigne pendant quatre ans dans un collège de Sarcelles. Ce premier métier, ancré dans la transmission et l’écoute, va nourrir sa sensibilité et sa compréhension des autres.
Toutefois, le destin le rattrape en 1997. Une rencontre fortuite avec le réalisateur Jacques Doillon change sa vie professionnelle. Ce dernier décèle son potentiel et lui confie la distribution artistique de son long-métrage Trop peu d’amour. Ce premier projet marque le début d’une nouvelle carrière prolifique.
Stéphane Foenkinos, le directeur de casting aux collaborations prestigieuses
En l’espace de quelques années, ce métier de l’ombre devient sa spécialité. Au total, Stéphane Foenkinos a dirigé le casting de plus de soixante longs-métrages, s’imposant comme une référence pour les cinéastes français et internationaux. Sa capacité à comprendre la vision d’un réalisateur et à dénicher le profil idéal lui permet de travailler avec des figures majeures du septième art, de Jean-Luc Godard à François Ozon, en passant par Claude Chabrol et Anne Fontaine.
Son bilinguisme et sa connaissance de la culture anglo-saxonne lui ouvrent également les portes des plus grandes productions mondiales. Les studios hollywoodiens font régulièrement appel à ses services pour leurs distributions européennes. Il collabore ainsi avec Woody Allen sur Midnight in Paris, mais aussi avec Terrence Malick et Robert Zemeckis.
Son nom est également associé à des sagas cinématographiques légendaires. Il a notamment orchestré le recrutement de comédiens français pour la franchise Harry Potter, en particulier pour le film La Coupe de Feu, ainsi que pour les aventures de James Bond dans Casino Royale et Meurs un autre jour.
Le cinéaste français et l’aventure fraternelle de la réalisation
Fort de cette expérience auprès des plus grands réalisateurs, l’envie de passer derrière la caméra se concrétise naturellement. C’est en duo avec son frère, le célèbre écrivain David Foenkinos, que le cinéaste français fait ses premiers pas de réalisateur. Leur complicité donne naissance en 2005 à un court-métrage remarqué, Une histoire de pieds, qui pose les bases de leur style mêlant humour léger et sensibilité.
Leur véritable consécration publique intervient en 2011 avec l’adaptation du best-seller de son frère, La Délicatesse. Porté par le duo formé par Audrey Tautou et François Damiens, le film séduit le public et enregistre plus de 770 000 entrées dans les salles françaises, s’exportant dans une trentaine de pays. Cette œuvre délicate offre aux deux frères deux nominations aux César en 2012, pour le meilleur premier film et la meilleure adaptation.
Leur collaboration se poursuit avec Jalouse en 2017, une comédie dramatique acide sur la névrose d’une quinquagénaire. Le rôle principal, taillé sur mesure pour Karin Viard, permet à la comédienne de décrocher le Globe de Cristal de la meilleure interprète féminine. En 2021, le duo réalise Les Fantasmes, un long-métrage choral et piquant explorant les désirs cachés de plusieurs couples, porté par une distribution prestigieuse comprenant notamment Monica Bellucci et Carole Bouquet.
Des projets en solo et des incursions télévisuelles
Parallèlement à ce travail en tandem, Stéphane Foenkinos développe des projets plus personnels en solo. Il réalise plusieurs formats courts, à l’image de la Trilogie du Canard, une série de trois courts-métrages poétiques mettant en scène le chanteur québécois Pierre Lapointe entre Paris et Montréal. Il signe également des clips musicaux pour des artistes comme Émilie Simon et s’engage dans des films de prévention.
Le petit écran lui offre aussi un formidable terrain de jeu. En tant que scénariste, il collabore à des séries marquantes comme Vénus et Apollon pour Arte ou la comédie impertinente Hard sur Canal+. Il met également son sens du rythme et de la comédie au service de la série à succès Fais pas ci, fais pas ça, dont il réalise plusieurs épisodes pour France Télévisions.
Un créateur de scène engagé, de l’écriture théâtrale à l’immersion technologique
Pour l’artiste aux multiples casquettes, la scène théâtrale représente un espace de liberté absolue. Dès le début de sa carrière, il s’essaie à la mise en scène et à l’écriture de spectacles musicaux, notamment avec un hommage à Judy Garland intitulé Une étoile et moi, interprété par Isabelle Georges. Il conçoit également des concepts originaux comme Les Improbables, des lectures décalées durant lesquelles des acteurs célèbres viennent prêter leur voix à des textes inattendus.
Ces dernières années, son travail théâtral a pris une dimension plus politique et mémorielle grâce à sa rencontre avec l’autrice Tania de Montaigne. Il adapte et met en scène son essai Noire – La Vie méconnue de Claudette Colvin, qui retrace le destin de cette jeune pionnière de la lutte pour les droits civiques aux États-Unis. Le spectacle est présenté sur de grandes scènes nationales, notamment au Théâtre du Rond-Point, avant de faire l’objet d’une captation télévisée.
Cette collaboration fructueuse se prolonge à travers l’installation immersive en réalité augmentée Noire / Colored, co-réalisée avec Pierre-Alain Giraud. Cette œuvre novatrice, présentée au Centre Pompidou, a reçu une consécration internationale majeure en remportant le prix de la meilleure œuvre immersive lors du Festival de Cannes en mai 2024.
Stéphane Foenkinos aime également bousculer les genres et les représentations. Il n’hésite pas à se mettre personnellement en scène, comme lors d’expositions photographiques où il pose travesti sous l’objectif de réalisatrices pour incarner des écrivaines célèbres ou des femmes politiques, interrogeant avec humour et finesse la question du genre.
Transmettre et s’engager : l’autre visage de l’artiste
Au-delà de ses réalisations artistiques, l’engagement citoyen et la transmission occupent une place centrale dans son quotidien. Très sensible aux questions d’égalité, il s’implique activement pour la parité et la diversité dans le milieu culturel. Il s’engage notamment comme représentant pour l’ONU Femmes France dans le cadre de la campagne HeforShe, et participe aux travaux des collectifs 50/50 et Le Tunnel des 50.
Soucieux de structurer et de valoriser les métiers artistiques, il participe activement à la création de l’ARDA, l’association regroupant les directeurs de casting en France. Il met par ailleurs ses compétences au service des institutions publiques en siégeant dans des commissions d’Unifrance ou du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC).
Cette volonté de partage s’exprime également à travers l’enseignement. Il intervient régulièrement auprès de futures générations de cinéastes et d’acteurs au sein d’écoles prestigieuses comme La Fémis ou le Théâtre National de Bretagne. Ses interventions dépassent parfois le cadre artistique pour toucher des publics scolaires ou carcéraux lors d’ateliers d’écriture, convaincu que l’expression artistique reste un formidable outil d’émancipation sociale.
Enfin, sa passion pour le jeu le pousse de temps à autre à franchir la barrière pour apparaître devant la caméra. Les spectateurs attentifs peuvent ainsi l’apercevoir dans de savoureux caméos au cinéma ou dans des séries populaires comme Dix pour cent ou Emily in Paris. Ces apparitions discrètes rappellent son amour inconditionnel pour les acteurs et le plaisir du jeu sous toutes ses formes.
Qu’il dirige la distribution d’un blockbuster, qu’il réalise une comédie dramatique ou qu’il conçoive une expérience numérique immersive, Stéphane Foenkinos conserve le même regard bienveillant et curieux sur le monde. En plaçant constamment l’humain et l’altérité au cœur de ses projets, il démontre que les frontières entre les disciplines artistiques ne demandent qu’à être dépassées pour mieux nous émouvoir.
