Gérard Desarthe regarde l'objectif les mains jointes

L’art de se réinventer : le parcours singulier de Gérard Desarthe

La scène théâtrale française doit beaucoup à la présence magnétique de Gérard Desarthe. Cet artiste au tempérament de feu a marqué des générations de spectateurs par son intensité dramatique et sa capacité à se réinventer sans cesse.

Pourtant, rien ne destinait ce fils d’ouvrier à une telle trajectoire. C’est à force de volonté et de rencontres décisives qu’il a gravi les échelons pour devenir un acteur majeur de sa génération.

Des rudes chemins de la jeunesse aux planches parisiennes

Né à Paris le 23 mars 1945, le jeune garçon grandit dans des conditions très modestes. Il est le fils d’un ouvrier menuisier au sein d’une fratrie de six enfants serrés dans un logement de seulement trente mètres carrés. Cette précarité marque ses premières années.

Son adolescence s’avère tumultueuse. Il traverse l’épreuve des maisons de correction avant de choisir la fuite. À dix-sept ans, il se retrouve en cavale, fuyant à la fois la maison de correction et son foyer familial. Sans ressources, il erre dans les rues de Paris, dort où il peut et vit d’expédients et de petits boulots grâce à la générosité de quelques mains tendues.

C’est au cœur de ce dénuement qu’une étincelle jaillit. Attiré par un monde qu’il ignore mais qui le fait rêver, il décide de se tourner vers le théâtre. Totalement autodidacte, sans maître ni mentor pour le guider à ses débuts, il trace son propre chemin en marge des parcours classiques. Plus tard, il transmettra sa passion à son fils, devenant ainsi le père de Dante Desarthe, qui choisira quant à lui la voie de la réalisation cinématographique.

La consécration théâtrale de Gérard Desarthe sous l’œil des plus grands

Le compagnonnage décisif avec Patrice Chéreau

Après des débuts prometteurs dans les années 1960 au Théâtre de l’Est Parisien, sa carrière prend un tournant majeur en 1970. Cette année-là, il rencontre le metteur en scène Patrice Chéreau. Cette collaboration fructueuse donne naissance à plusieurs spectacles légendaires, de Richard II à La Dispute.

Leur complicité culmine en 1981 avec Peer Gynt d’Henrik Ibsen. Durant ce spectacle fleuve de sept heures joué sur deux soirées, Gérard Desarthe réussit l’exploit d’ incarner le personnage principal à tous les âges de son existence. Sa performance magistrale lui vaut un triomphe public et critique retentissant.

Quelques années plus tard, le comédien retrouve Chéreau pour un Hamlet mémorable présenté au Festival d’Avignon. En y apportant des nuances d’humour inattendues, il livre une prestation exceptionnelle. Ce rôle d’anthologie lui permet de remporter le Molière du comédien en 1989, scellant définitivement sa place au sommet de l’art dramatique.

L’exploration d’un répertoire varié et exigeant

L’acteur de théâtre refuse d’être enfermé dans un seul registre. Il brille aussi bien dans le théâtre public exigeant que dans des productions plus populaires. Sous la direction de Giorgio Strehler, il triomphe dans L’Illusion comique de Corneille, incarnant des personnages contrastés avec un brio qui lui rapporte le Prix de la critique.

Au fil des décennies, il enchaîne les grands rôles de maturité. Il explore l’absurde dans En attendant Godot de Samuel Beckett sous la direction de Luc Bondy, puis prête ses traits au souverain déchu dans Le Roi Lear mis en scène par André Engel.

Toujours désireux de surprendre son public, Gérard Desarthe n’hésite pas à s’aventurer vers la comédie pure. Il partage l’affiche avec Michel Galabru dans la pièce Les Chaussettes, Opus 124. Ce spectacle rencontre un grand succès populaire et démontre l’étendue de sa palette de jeu.

Une présence magnétique sur le grand et le petit écran

Parallèlement aux planches, le comédien français construit une solide carrière à l’écran, s’étendant sur près de cinquante ans. Il tourne dans des dizaines de productions sous l’œil de réalisateurs prestigieux comme Bertrand Tavernier ou Claude Berri.

Au cinéma, ses rôles marquent les esprits par leur intensité. On le retrouve ainsi en homme brisé dans L’Homme blessé de Patrice Chéreau, ou encore sous les traits du collaborateur Maxime Loin dans Uranus. Ce long-métrage de Claude Berri constitue d’ailleurs son dernier grand rôle marquant au cinéma grand public.

Il s’illustre également dans des œuvres plus confidentielles ou historiques. Il participe notamment au film Daens, un film d’art et essai historique qui dépeint la misère ouvrière en Belgique au XIXe siècle.

À la télévision, Gérard Desarthe prête sa voix et son visage à des personnages historiques et complexes. Il incarne entre autres Vincent Van Gogh ou encore Robespierre. Le public le retrouve aussi dans des fictions populaires de premier plan, à l’image du téléfilm policier Ange de feu ou de la série Le Sang de la vigne.

L’art de la transmission et le travail de mise en scène

Donner vie aux textes depuis les coulisses

Pour Gérard Desarthe, la mise en scène s’impose naturellement comme un prolongement de son métier d’acteur. Dès la fin des années 1980, il commence à diriger des spectacles pour transmettre sa vision du théâtre. Il monte ainsi des pièces classiques comme Le Cid de Corneille ou Britannicus de Racine.

Il s’intéresse également de près aux auteurs contemporains. Il adapte des textes de Lars Norén, d’Amélie Nothomb ou de Harold Pinter. En 2015, il choisit de monter la pièce Home de David Storey au Théâtre de l’Œuvre, un spectacle qu’il met également en scène tout en y interprétant l’un des rôles principaux.

Former la relève au Conservatoire national

La transmission passe aussi par l’enseignement. Gérard Desarthe met son immense expérience au service des jeunes talents en enseignant au Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris. Il y officie comme professeur titulaire à la fin des années 1980, avant d’y revenir régulièrement pour animer des ateliers et diriger des spectacles d’élèves.

Un héritage artistique salué par l’État et le public

Au-delà de ses apparitions physiques, l’interprète de Molière prête régulièrement son timbre de voix si particulier à d’autres projets. Il participe au doublage de grands films, prêtant notamment sa voix à l’Empereur Joseph II dans le chef-d’œuvre Amadeus de Milos Forman. Il enregistre également de nombreux livres audio pour de grands poètes comme Rimbaud, Apollinaire ou Valéry.

Cette carrière d’une richesse exceptionnelle lui vaut la reconnaissance de ses pairs et des institutions nationales. Lauréat de nombreux prix théâtraux tout au long de sa vie, il est officiellement honoré par la République. La République l’honore officiellement de ses plus hautes distinctions, lui permettant de recevoir le grade de Commandeur de l’Ordre des Arts et des Lettres en 2024.

Gérard Desarthe incarne cette exigence rare d’un artiste qui a su s’affranchir de ses blessures d’enfance pour embrasser la lumière des projecteurs. Son parcours rappelle que le théâtre est avant tout un espace de liberté absolue, où chaque rôle est une occasion de se réinventer et de bousculer les certitudes du public.


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