Lucas Harari se tient devant des cases de bande dessinée sur fond de Paris

Le mystère au cœur des lignes : l’art magnétique de Lucas Harari

Dans le paysage de la bande dessinée contemporaine, certains auteurs transforment les espaces physiques en véritables personnages de papier. C’est précisément le cas de Lucas Harari, dont les récits envoûtants mêlent l’épure du dessin architectural à des intrigues d’une tension psychologique rare. En quelques livres seulement, cet artiste a su imposer une signature visuelle forte. Chez lui, le béton, l’eau et l’ombre dialoguent constamment pour instaurer un climat de mystère.

L’héritage familial de Lucas Harari placé sous le signe de la création

Né le 3 mai 1990 à Paris, la ville où il vit et travaille aujourd’hui, Lucas Harari a grandi au sein d’un environnement familial particulièrement créatif. En effet, l’art sous toutes ses formes imprègne son entourage depuis plusieurs générations. Il est le fils d’un architecte, ce qui explique sans doute sa sensibilité précoce pour les structures et les volumes. De plus, il est le petit-fils d’un acteur et le frère de deux professionnels du cinéma : le réalisateur et scénariste Arthur Harari ainsi que le chef opérateur Tom Harari.

Pourtant, malgré cette influence familiale évidente, son parcours d’études n’a pas été tout à fait linéaire. Il réalise d’abord un passage éclair dans des études d’architecture avant de se réorienter rapidement. Il intègre alors l’École des Arts Décoratifs de Paris au sein de la prestigieuse section « Image imprimée », dont il sort diplômé en 2015. Durant ce cursus exigeant, il se forme aux techniques traditionnelles de l’imprimé telles que la gravure et la sérigraphie. Ces savoir-faire vont profondément influencer sa pratique future, qu’il commence à éprouver en auto-publiant de petits fanzines indépendants à ses débuts.

Quand le dessin d’architecture dicte le scénario

Pour Lucas Harari, l’architecture et les espaces physiques constituent systématiquement les véritables points de départ de ses scénarios. Les décors réels et les bâtiments ne sont jamais de simples arrière-plans décoratifs dans ses planches. Il s’attache à dessiner des lieux qu’il connaît intimement, notamment la ville de Paris et sa banlieue où il a grandi. Cette méthode rigoureuse lui permet d’intégrer le décor extérieur au paysage mental et psychologique de ses personnages, créant une résonance intime entre l’humain et le bâti.

Sur le plan graphique, l’artiste revendique une esthétique classique rigoureuse. Sa technique se réfère directement à la tradition de la ligne claire, héritée d’auteurs majeurs comme Hergé, Yves Chaland ou Ted Benoît, tout en intégrant la modernité d’artistes américains comme Charles Burns et Daniel Clowes. Pour donner vie à ses planches, il travaille principalement avec une charte de trois teintes directes. Il exploite les limites de cette grammaire colorée pour bâtir ses ambiances, caractérisant notamment ses décors urbains par des teintes vaporeuses qui renforcent l’aspect onirique de ses récits.

Du thermalisme suisse aux rivages du thriller chez Lucas Harari

Ces choix esthétiques se matérialisent de façon éclatante dans son tout premier roman graphique, L’Aimant, publié chez Sarbacane en août 2017. Ce livre de 152 pages trouve sa source dans un souvenir d’enfance marquant. À l’âge de 13 ans, le jeune garçon visite les célèbres thermes de Vals, situés en Suisse, une œuvre emblématique imaginée par le célèbre architecte Peter Zumthor. Fasciné par le potentiel romanesque et mystérieux du bâtiment, il en dessine les premières planches bien des années plus tard, dans le cadre de son projet de diplôme aux Arts Déco.

Dans ce premier roman graphique de Lucas Harari, l’intrigue suit Pierre, un jeune étudiant en architecture obsédé par ce bâtiment de pierre, qui décide d’abandonner ses études pour se rendre en Suisse afin d’en percer les secrets dissimulés derrière les murs. L’œuvre rencontre rapidement un grand succès critique et s’exporte à l’étranger. Elle est éditée en anglais sous le titre Swimming in Darkness. Par ailleurs, l’édition allemande, intitulée Der Magnet et publiée par Edition Moderne, connaît un bel accueil public avec une cinquième édition parue en 2023. L’album est également nommé en 2020 au prix Max & Moritz dans la catégorie de la meilleure bande dessinée de langue étrangère.

Trois ans plus tard, en août 2020, l’auteur de bande dessinée publie son deuxième ouvrage chez Sarbacane, La Dernière Rose de l’été. Ce thriller d’ambiance intimiste, teinté d’une touche de fantastique, se déploie autour d’une mystérieuse villa d’architecte située en bord de mer. Pour ce projet, l’artiste multiplie les hommages visuels et narratifs au cinéma d’Alfred Hitchcock ainsi qu’aux codes esthétiques de la Nouvelle Vague, affirmant son goût pour les récits de tension psychologique.

Le Cas David Zimmerman : l’expérience du corps de l’autre

Avec son troisième roman graphique, Lucas Harari propose un récit d’une belle envergure de 360 pages. Ce projet ambitieux marque une collaboration inédite avec son frère, Arthur Harari, qui signe pour l’occasion son tout premier scénario de bande dessinée.

Une écriture à quatre mains pour le thriller fantastique de Lucas Harari

L’histoire s’intéresse à David Zimmerman, un photographe parisien d’une trentaine d’années, asocial et marginal, réduit à couvrir des mariages et des Bar-Mitzvahs. Entraîné par son unique ami Harry à une fête de réveillon de la Saint-Sylvestre, il y fait la rencontre d’une mystérieuse jeune femme brune qu’il décide de suivre. Cependant, à son réveil le lendemain matin, il découvre qu’il a glissé dans le corps de l’inconnue, alors que son propre corps a mystérieusement disparu. Il entame alors des recherches désespérées pour retrouver son enveloppe charnelle.

Un changement de perspective réaliste et sombre

À l’origine de ce projet, l’artiste graphique souhaitait corriger une tendance personnelle à peiner à développer ses personnages féminins dans ses précédents livres. Au lieu de traiter le thème classique du transfert de corps sur un ton comique, les deux frères choisissent une approche réaliste, sombre et dramatique.

Par ailleurs, l’écriture de cet album a coïncidé avec les questionnements personnels de Lucas Harari face à sa future paternité. C’est pourquoi le récit dépasse la simple question de l’identité de genre pour aborder des thèmes plus universels comme la filiation, l’héritage familial, la perte de repères et l’assignation à un rôle social dont on ne peut sortir.

Concernant la sortie de cet ouvrage majeur, les sources documentaires présentent de légères divergences chronologiques. Si certaines bases de données indiquent une parution en novembre 2024, d’autres situent la publication de ce livre au cours de l’année 2025.

Collaborations artistiques et incursions hors des bulles

Au-delà de ses romans graphiques personnels, le créateur de BD diversifie régulièrement ses activités. Il travaille notamment comme illustrateur pour la presse écrite française, mettant son style au service de titres reconnus comme Lire, Libération, Society, Le Parisien, L’Express ou encore L’Obs.

De plus, Lucas Harari cultive des liens étroits avec le monde du cinéma. Il a ainsi participé activement aux projets de jeunesse de son frère Arthur Harari, réalisateur césarisé et oscarisé pour le scénario d’Anatomie d’une chute. On retrouve notamment le dessinateur au générique de courts et moyens métrages comme La main sur la Gueule en 2007 ou Peine perdue en 2013.

Enfin, son parcours artistique est jalonné de projets plus confidentiels et de collaborations éditoriales variées :

  • La réalisation des illustrations de la rentrée littéraire 2016 pour les célèbres éditions Stock.
  • La publication du livre Nachave aux éditions Martin de Halleux en octobre 2022.
  • L’écriture de Comme un malpropre, un récit introspectif centré sur les doutes d’un personnage de 42 ans nommé Gary face à la paternité.
  • Des collaborations régulières avec des auteurs de renom tels que Claire Faÿ, Raphaël Martin et Jean-Christophe Piot.
  • Une exposition collective de ses travaux organisée au Centre Culturel Una Volta à Bastia à l’automne 2021.

En mêlant l’exigence de la ligne claire à une sensibilité contemporaine nourrie de cinéma et d’architecture, Lucas Harari dessine une œuvre singulière et profondément atmosphérique. Ses récits, qui explorent les failles de l’identité à travers des décors géométriques, confirment son statut d’auteur à suivre de près pour tous les amateurs de romans graphiques habités.


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