Le peintre se regarde dans un miroir pour réaliser son célèbre Norman Rockwell Triple portrait dans son atelier

Le triple portrait de Norman Rockwell : les coulisses d’un chef-d’œuvre d’autodérision

En 1960, un peintre américain au sommet de sa gloire livre une mise en abyme fascinante de sa propre création. Le célèbre Norman Rockwell Triple portrait s’impose immédiatement comme un sommet d’autodérision et de finesse psychologique. Conçue à l’origine pour illustrer la couverture du prestigieux magazine The Saturday Evening Post, cette huile sur toile de grand format va bien au-delà d’un simple exercice de style technique.

À travers cette œuvre complexe, l’artiste ne se contente pas de reproduire ses propres traits. En effet, il interroge avec humour le rôle de l’illustrateur et la frontière ténue entre réalité et idéalisation. Aujourd’hui conservée au Norman Rockwell Museum de Stockbridge, cette œuvre emblématique continue de fasciner les historiens de l’art par sa richesse symbolique.

Une couverture de magazine devenue historique

Lorsque Rockwell réalise ce tableau en 1960, il collabore avec le Saturday Evening Post depuis près de cinquante ans. Cette œuvre marque précisément sa 308e couverture pour la revue. Cependant, l’enjeu est cette fois très personnel. La parution du tableau coïncide avec la publication en feuilleton de son autobiographie dans les pages du magazine.

Pour accompagner la promotion de ses mémoires, l’artiste décide de se mettre en scène. À cette occasion, le public découvre le Norman Rockwell Triple portrait comme une introduction visuelle à sa propre vie. L’œuvre s’inscrit pleinement dans le courant du réalisme américain, tout en annonçant par sa précision le futur mouvement hyperréaliste.

Le secret des sept visages de l’artiste

Bien que le titre évoque une triple représentation, une observation attentive révèle une réalité bien plus complexe. En effet, certains analystes décomptent jusqu’à sept visages ou études de l’artiste sur la toile. Le premier élément qui frappe le spectateur est l’artiste vu de dos, assis sur un tabouret au coussin rouge.

Dans ce dispositif du Norman Rockwell Triple portrait, le peintre se montre dans une posture physique volontairement ridicule. Les jambes écartées et le dos voûté, il porte une blouse bleue et une chemise rouge. Son fessier, amplifié par le coussin, accentue l’effet comique de la scène. À l’arrière-plan, le miroir révèle son véritable visage, plus fatigué, avec des lunettes aux reflets opaques qui masquent ses yeux.

Pourtant, sur la toile qu’il est en train de peindre, le résultat est radicalement différent. L’autoportrait au fusain montre un homme visiblement rajeuni, au visage plus rond et sans lunettes. De plus, la pipe au coin de sa bouche pointe fièrement vers le haut, contrairement à la réalité du miroir. Enfin, une feuille de papier punaisée à gauche montre cinq études préparatoires au fusain, ajoutant encore des visages à cette composition saturée.

Un atelier en désordre sous la menace d’une catastrophe

Rockwell parsème son atelier de détails croustillants qui racontent une histoire dans l’histoire. À côté du chevalet, une poubelle métallique laisse échapper une volute de fumée. Ce détail fait directement référence à l’incendie tragique de son atelier survenu en 1943, provoqué par une pipe mal éteinte.

Au sommet du chevalet trône un casque de pompier en laiton brillant. L’artiste l’avait acheté à Paris en pensant acquérir un casque antique, avant de réaliser que les pompiers parisiens portaient le même. Ainsi, le Norman Rockwell Triple portrait regorge de clins d’œil personnels et d’objets en équilibre instable, comme ce verre de Coca-Cola posé sur un livre d’art.

Sur le plan symbolique, le peintre affirme également son patriotisme. Un aigle doré, emblème des États-Unis, surmonte le miroir de l’atelier, flanqué d’un blason aux couleurs nationales. Ce décor officiel contraste amoureusement avec le désordre de la pièce où traînent des tubes de peinture et des pinceaux usagés.

L’hommage appuyé aux maîtres du passé

Pour légitimer son travail d’illustrateur, souvent dénigré par la critique de l’époque, l’artiste convoque l’histoire de l’art. Il punaise en haut à droite de sa toile les reproductions de quatre autoportraits célèbres. On y distingue les visages d’Albrecht Dürer, de Rembrandt, de Vincent van Gogh et de Pablo Picasso.

Pour concevoir le Norman Rockwell Triple portrait, l’artiste s’inspire d’une tradition picturale ancienne de mise en abyme. Ce procédé rappelle notamment une œuvre célèbre de Johannes Gumpp peinte en 1646, où le peintre se représentait également de dos face à son miroir. Grâce à ces références, Rockwell prouve qu’il maîtrise les codes de la grande peinture classique.

Le mensonge assumé comme geste artistique

Au-delà de la performance technique, l’œuvre interroge le concept même de l’autoportrait. Le miroir représente traditionnellement la vérité brute, mais Rockwell choisit délibérément de la travestir. Pour justifier ses lunettes opaques, il expliquera plus tard avec humour que ses verres étaient embués, l’autorisant ainsi à embellir son propre visage sur la toile.

Cette dissociation volontaire se confirme par un choix de mise en scène très subtil. À travers le Norman Rockwell Triple portrait, l’artiste appose sa signature uniquement sur le dessin de la toile, et non sur le tableau global. En signant la version rajeunie et idéale de lui-même, il revendique le mensonge artistique comme sa véritable identité.

Ce chef-d’œuvre d’humour et de technique montre à quel point l’illustrateur maîtrisait l’art de la narration visuelle. En se moquant de sa propre image tout en affirmant sa virtuosité, il livre un testament artistique d’une modernité surprenante qui continue de séduire le public du monde entier.


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