Patrice-Flora Praxo peignant dans son atelier entourée de ses œuvres artistiques et de ses photographies

Patrice-Flora Praxo : du grand écran à la peinture, le destin d’une créatrice engagée

Certaines trajectoires artistiques refusent les cadres étroits et choisissent d’explorer les recoins les plus profonds de l’histoire et de l’intime. Patrice-Flora Praxo incarnait cette quête d’absolu, passant avec une grâce singulière des projecteurs de cinéma à l’exigence brute de la peinture et du portrait photographique. Née en Guadeloupe avant de tracer son propre chemin dans le milieu culturel parisien, elle a bâti une œuvre puissante, traversée par le souvenir de l’esclavage et le dialogue avec les grands penseurs de son époque.

Derrière son regard magnétique et sa présence à l’écran se cachait une créatrice rigoureuse, soucieuse d’échapper aux faux-semblants pour interroger la matière, le corps et les traces du passé.

Une enfance caribéenne et l’émancipation par l’art

Née le 24 novembre 1966 aux Abymes, Flora Praxo grandit au sein d’une fratrie nombreuse de huit enfants issus d’une famille d’agriculteurs. Elle passe ses premières années dans la campagne antillaise, nouant une relation fusionnelle avec sa sœur Patricia. Pourtant, ce quotidien insulaire s’interrompt brutalement en 1976. À l’âge de neuf ans, sa famille l’envoie en métropole, aux Mureaux, afin d’épauler ses sœurs aînées et de prendre en charge de très jeunes enfants.

Cette responsabilité précoce et cet arrachement géographique pèsent lourdement sur ses jeunes années. En 1981, la jeune fille choisit de demander elle-même son placement auprès des services de l’Aide sociale à l’enfance pour conquérir son autonomie jusqu’à sa majorité.

L’art devient alors son refuge et son moyen d’expression privilégié. Dès l’âge de dix-sept ans, elle intègre la Paris American Academy, une école privée où elle découvre la peinture entre Paris et Florence. Parallèlement, elle s’initie à l’art dramatique auprès du comédien Bakary Sangaré et prépare avec ardeur le concours d’entrée au Conservatoire national supérieur, qu’elle manque de peu à deux reprises.

Les plateaux de tournage : une présence remarquée

À la fin des années 1980, le monde du spectacle lui ouvre grand ses portes sous le nom de Patrice-Flora Praxo. Elle débute à la télévision dans la fiction Azizah, la fille du fleuve avant d’attirer l’attention de réalisateurs emblématiques du cinéma européen. En 1987, Jean-Luc Godard la fait tourner dans son adaptation très libre du Roi Lear, une expérience marquante qui confirme son aisance devant la caméra.

Sa carrière prend une ampleur internationale lorsqu’elle décroche le premier rôle féminin dans l’adaptation cinématographique réalisée par Giuliano Montaldo, Le Raccourci, où elle donne la réplique à Nicolas Cage. Elle enchaîne ensuite les collaborations variées :

  • Elle campe la troisième épouse d’Hyppolite dans la comédie Vanille Fraise de Gérard Oury en 1989.
  • Elle prête ses traits à Jeanne Duval, la muse de Charles Baudelaire, dans Les Fleurs du mal de Jean-Pierre Rawson en 1991.
  • Elle incarne le personnage de Tanit dans L’Atlantide de Bob Swaim en 1992.
  • Elle rejoint les distributions de fictions signées Christine Pascal ou Pol Cruchten.

La comédienne apparaît également dans de grands rendez-vous populaires du petit écran, notamment la saga estivale Les Cœurs brûlés ou la série judiciaire Alice Nevers. Cependant, le statut d’actrice finit par susciter chez elle un profond malaise. Patrice-Flora Praxo décide de s’éloigner des plateaux au milieu des années 1990, refusant d’être cantonnée au simple rôle d’objet du désir et souhaitant consacrer son énergie à une démarche artistique plus intime et réflexive.

Du portrait photographique à la pâte mémorielle

À l’aube de ses trente-cinq ans, cette créatrice passionnée se tourne d’abord vers la photographie de portrait. Fréquentant assidûment le quartier de Saint-Germain-des-Prés et le célèbre Café de Flore, elle collabore avec l’agence Sipa et immortalise de grandes figures intellectuelles, parmi lesquelles Edgar Morin, Albert Cossery, Clément Rosset, André Comte-Sponville ou Pascal Bruckner.

Néanmoins, la peinture s’impose bientôt comme son langage fondamental. Sa découverte des tableaux de Zoran Music, peintre rescapé des camps qui a su représenter l’horreur indicible, agit comme une révélation et libère son geste créatif. Admiratrice de Picasso, de Giacometti et de Basquiat, elle élabore une technique singulière, travaillant la texture, les filaments et les empâtements pour faire émerger la matière.

Ses toiles explorent sans détour la mémoire de la traite négrière, l’étouffement des cales et le déracinement colonial. En confrontant sa propre peur de l’eau à travers la plongée sous-marine, l’artiste métaphorise la traversée des océans. Sa palette privilégie des tons viscéraux : le rouge sang, le blanc osseux et les noirs profonds, avant de s’ouvrir plus tard à une dimension plus florale.

Reconnaissance critique et transmission

Cette recherche esthétique culmine lors de l’exposition majeure Traces, présentée à la Galerie Agnès Dutko à Paris. Le poète et philosophe martiniquais Édouard Glissant signe la préface de son catalogue, saluant une démarche où la foule assemblée s’inscrit pleinement dans le temps historique. Le philosophe Clément Rosset lui apporte son soutien, tandis qu’Edgar Morin qualifie ses créations d’œuvres tragiques et magnifiques.

Sur le plan privé, Patrice-Flora Praxo partage durant de longues années la vie de l’auteur-compositeur et écrivain Yves Simon, résidant place Dauphine. Elle inspire directement plusieurs textes de l’artiste, dont le titre Métisse paru en 2007. Ayant élevé plusieurs enfants durant sa jeunesse, elle fait le choix conscient de ne pas devenir mère pour préserver son espace de création.

Confrontée à la maladie, elle conserve une générosité intacte. En mai 2021, elle fait don d’une grande toile sur drap au service d’oncologie de l’Institut Mutualiste Montsouris où elle reçoit des soins. Elle s’éteint à Paris le 11 avril 2024 à l’âge de 57 ans, laissant ses cendres reposer au cimetière du Père-Lachaise.

Le parcours de Patrice-Flora Praxo témoigne d’une exigence rare, celle d’une femme qui a su métamorphoser ses blessures intimes et les silences de l’Histoire en une œuvre visuelle vibrante et essentielle.


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