Portrait de l'artiste Samivel contemplant un paysage de montagne avec des constructions en arrière-plan

L’appel des cimes : comment Samivel a dessiné la montagne et prédit nos dérives modernes

Quand on évoque la haute montagne, un nom résonne avec une poésie et une force singulières : celui de Samivel. Cet artiste aux multiples talents a marqué des générations d’alpinistes et d’amoureux de la nature par sa vision épurée des sommets. Cependant, son œuvre ne se limite pas à une simple célébration esthétique des neiges éternelles.

Derrière la douceur de ses aquarelles pastel se cache un esprit profondément libre, un explorateur audacieux et un défenseur acharné des espaces vierges. En effet, ce visionnaire a pressenti très tôt les menaces qui pesaient sur les Alpes, devenant l’un des premiers lanceurs d’alerte de l’écologie montagnarde.

De l’enfant solitaire de Paris à l’arpenteur des Alpes

La naissance d’une vocation montagnarde

Né à Paris en juillet 1907 sous le nom de Paul Gayet-Tancrède, le futur poète des cimes grandit dans une atmosphère solitaire. Son père, officier de cavalerie, meurt tragiquement quelques mois avant sa naissance après avoir contracté une pneumonie contractée en mission hivernale dans les Ardennes. Élevé par sa mère et sa grand-mère, l’enfant unique s’invente des mondes imaginaires dans le jardin familial.

Pour préserver sa santé fragile, sa mère l’emmène dès l’enfance passer ses hivers en Savoie. C’est là, face aux géants de pierre, que naît sa fascination pour l’altitude. Durant ses études à Chambéry, il côtoie le futur écrivain Daniel-Rops, qui l’encourage dans sa voie littéraire et historique. Pour signer ses premières œuvres d’art, il choisit un pseudonyme en hommage au personnage de Sam Weller créé par Charles Dickens, un valet pince-sans-rire qui l’avait profondément marqué.

Le havre des Contamines-Montjoie et la rupture

La véritable patrie d’adoption de l’artiste se situe au pied du mont Blanc. Sa mère y acquiert son chalet aux volets bleus aux Contamines-Montjoie, qui devient sa base d’exploration. Depuis ce refuge, il réalise des centaines d’ascensions et signe plusieurs premières remarquées dans le massif.

Pourtant, cette idylle alpine prend fin brutalement dans les années 1970. Révolté par un projet de route bitumée traversant les alpages préservés, il s’oppose farouchement aux autorités locales. En mars 1974, il publie une tribune vigoureuse pour dénoncer le saccage de ce dernier espace naturel intact. Face au démarrage des travaux en 1976, il choisit de vendre son chalet et de quitter définitivement ce village qu’il aimait tant, marquant ainsi une rupture écologique douloureuse mais fidèle à ses principes.

L’art de la ligne claire et de l’épure alpine

Un style graphique proche de l’estampe orientale

La reconnaissance artistique du dessinateur de l’Alpe s’établit dès 1928 grâce à ses dessins humoristiques publiés dans la revue La Vie Alpine. Son style graphique se caractérise par des aquarelles aux tons pastel et des lignes d’une grande clarté. Il utilise la lumière bleue et rose pour suggérer le froid et le silence des hauteurs.

Cette manière unique de laisser de grands espaces blancs autour de ses motifs rappelle la peinture traditionnelle d’Extrême-Orient. En simplifiant les formes des glaciers et des parois rocheuses, il parvient à restituer la dimension mystique et spirituelle de la haute montagne.

Un créateur multidisciplinaire aux multiples facettes

L’artiste ne se cantonne pas au dessin de paysage. Il imagine des contes pour enfants en vers libres, de grands albums inspirés des fables médiévales comme :

  • Goupil (1936) ;
  • Brun l’Ours (1938) ;
  • Les Malheurs d’Ysengrin (1939).

Par ailleurs, son talent d’illustrateur séduit les plus grands éditeurs. Il habille de ses dessins des œuvres classiques de Rabelais, de Jean de La Fontaine ou de Jonathan Swift. Il illustre également des romans de montagne incontournables, à l’instar de La Grande Peur dans la montagne de Charles Ferdinand Ramuz.

Des glaces du Groenland aux sommets de la littérature

L’aventure polaire et cinématographique

En 1948, sa soif d’horizons nouveaux le pousse à rejoindre l’explorateur Paul-Émile Victor pour la première expédition polaire française au Groenland. De cette aventure extrême, il rapporte des aquarelles lumineuses et réalise trois documentaires captivants sur la vie des populations locales et la nature polaire.

Le cinéma devient alors un moyen d’expression privilégié pour lui. Son film Cimes et merveilles, sorti en 1952, remporte le premier prix au prestigieux Festival de Trente en Italie. Il parcourt ensuite le monde, de l’Égypte à la Grèce, pour réaliser des documentaires d’exploration et animer des cycles de conférences très populaires.

Une mythologie de l’altitude par la plume

L’écriture occupe une place centrale dans sa démarche créatrice. En 1940, il publie son premier récit de montagne, L’Amateur d’abîmes, qui pose les bases de sa philosophie des sommets. Plus tard, son roman Le Fou d’Edenberg frôle la consécration en étant nommé pour le prix Goncourt en 1967.

Toutefois, son chef-d’œuvre littéraire reste sans doute Hommes, cimes et dieux, publié en 1973. Fruit de vingt années de recherches approfondies, cette somme explore les croyances, les mythes et les religions liés à l’altitude à travers les âges. Cet ouvrage majeur lui vaut d’ailleurs le prix Louis-Barthou de l’Académie française.

Un pionnier de l’écologie face au tourisme de masse

Le combat pour les espaces sauvages

L’artiste montagnard a compris très tôt que la beauté des sommets était mortelle. Aux côtés de personnalités comme le scientifique Théodore Monod, il s’engage activement pour la protection de l’environnement. Son action s’avère déterminante dans les campagnes nationales menant à la création du le Parc national de la Vanoise.

Il apporte également son soutien à des mouvements internationaux de défense des montagnes, refusant de voir les derniers sanctuaires d’altitude transformés en parcs d’attractions pour skieurs citadins.

La prophétie des choucas

Dès les années 1930, dans son recueil de dessins Sous l’œil des choucas, il anticipe de manière saisissante les dérives du tourisme industriel. Sa célèbre planche L’alpinisme en l’an 2000 montre des sommets défigurés par des passerelles métalliques, des ascenseurs et des panneaux publicitaires lumineux.

La planche suivante, L’alpinisme en l’an 3000, offre une perspective plus radicale : la montagne y est redevenue totalement vierge de toute trace humaine, nettoyée de ses infrastructures, sous le regard d’un oiseau noir qui s’exclame : « Enfin seuls ! ». Ces dessins prophétiques continuent aujourd’hui de circuler sur les réseaux sociaux, repris par de jeunes militants qui luttent contre l’aménagement des derniers glaciers.

Un héritage préservé pour les générations futures

Après sa disparition en février 1992 à Grenoble, l’ensemble de ses archives et de ses œuvres graphiques a été confié au Musée d’ethnographie de Genève. Cette institution veille sur ce trésor artistique et organise régulièrement des expositions pour faire découvrir son univers au public.

Les hommages se succèdent pour saluer la mémoire de ce prince des hauteurs, notamment à travers l’exposition rétrospective La magia delle altezze présentée à Turin, ou la publication de biographies richement illustrées. Ses cendres reposent désormais sur les dômes de Miage, face au mont Blanc, là où le silence et le vent continuent de murmurer sa poésie.

À l’heure où le réchauffement climatique et la surfréquentation menacent plus que jamais l’équilibre des écosystèmes alpins, le message de cet amoureux des cimes conserve toute sa force. En nous invitant à contempler la montagne avec respect et humilité, il nous rappelle que la véritable grandeur de l’altitude réside dans sa part de mystère et de liberté sauvage.


Publié le

dans

par