Portrait en noir et blanc de Colette de Jouvenel travaillant à son bureau avec des scènes de vie en arrière-plan

L’insoumise de la famille : le destin héroïque et méconnu de Colette de Jouvenel

Être la fille de l’une des plus grandes figures de la littérature française est un héritage aussi prestigieux que difficile à porter. Souvent réduite par le grand public à son surnom d’enfance, « Bel-Gazou », Colette de Jouvenel a pourtant tracé son propre chemin, loin des salons parisiens et des feux de la rampe. Sa vie, marquée par la rébellion, l’engagement héroïque dans la Résistance et un combat féroce pour son indépendance, révèle une personnalité d’une force morale exceptionnelle.

L’enfance solitaire d’une héritière malgré elle

Née le 3 juillet 1913 à Paris, l’unique enfant de Sidonie-Gabrielle Colette voit le jour alors que sa célèbre mère a atteint l’âge de 40 ans. Son père, Henry de Jouvenel, est un homme politique et diplomate d’envergure, très accaparé par ses fonctions. C’est pourtant loin de cette agitation mondaine que la fillette grandit, isolée dans le cadre verdoyant du château de Castel-Novel en Corrèze. Confiée à une nurse anglaise, elle souffre cruellement des absences répétées de sa mère, absorbée par sa carrière littéraire.

Cette distance précoce forge chez elle un caractère farouche et indocile. En 1922, son retour à Paris marque le début d’un parcours scolaire chaotique, encore fragilisé par le divorce de ses parents. Successivement envoyée en internat puis admise au lycée Victor-Duruy, elle en est finalement exclue pour indiscipline. Face à ces échecs, elle s’oriente vers des apprentissages plus pratiques. Elle étudie ainsi la couture et le secrétariat avant de faire ses premiers pas dans la maison de couture Germaine Patat, qui est alors la compagne de son père.

L’émancipation d’une femme moderne dans les années 1930

Entre cinéma et désillusions familiales

La jeune femme cherche sa voie et se tourne d’abord vers le septième art au début des années 1930. Elle travaille comme assistante à la réalisation, notamment sur l’adaptation cinématographique de La Vagabonde. Bien que la prestigieuse compagnie Paramount refuse de l’embaucher en raison de son genre, la descendante de l’écrivaine persévère. Elle collabore activement à des projets d’envergure, à l’image du film Divine de Max Ophüls dont sa mère signe le scénario.

Cependant, les pressions familiales la rattrapent et l’incitent à un mariage de convenance en août 1935. Cette union avec le docteur Denis Adrien Camille Dausse se révèle être un échec immédiat. Éprouvant une véritable répulsion physique pour son époux, elle le quitte après seulement deux mois de vie commune. Après son divorce prononcé en 1936, elle choisit d’assumer pleinement son attirance pour les femmes. Par ailleurs, le décès brutal de son père la même année accentue sa précarité financière. Elle tente alors de subsister en travaillant comme décoratrice d’intérieur, bénéficiant du soutien moral de son demi-frère Renaud de Jouvenel.

Le courage de Colette de Jouvenel sous l’Occupation

Un château transformé en refuge

Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, sa vie prend un tournant décisif. En juin 1940, elle choisit de s’établir au château de Saint-Hilaire à Curemonte, une propriété appartenant à sa famille paternelle. C’est dans ce village de Corrèze que Colette de Jouvenel va révéler sa véritable stature en s’engageant activement dans la lutte contre l’occupant. Elle transforme rapidement sa demeure en un lieu d’accueil pour les familles et les intellectuels fuyant la zone occupée.

Le sauvetage des opprimés

Son engagement ne s’arrête pas là. Elle rejoint l’Œuvre de secours aux enfants pour cacher des enfants juifs dont les parents ont été arrêtés. Pour mener à bien ces actions périlleuses, elle s’appuie sur un réseau local solide, notamment les instituteurs du village avec qui elle organise la fabrication de faux papiers. Face au danger, elle n’hésite pas à faire preuve d’audace. Elle intervient directement auprès de la Kommandatur locale pour exiger la libération d’habitants arrêtés, usant habilement de son nom et de son rang social pour impressionner les autorités allemandes.


Durant ces années sombres, elle côtoie de grandes figures de l’esprit comme André Malraux ou Emmanuel Berl. Elle partage également sa vie intime avec ses compagnes successives, Simy Wertheim puis Jocelyne Alatini, trouvant dans l’amour une forme de résistance au chaos ambiant. À la Libération, son courage est unanimement salué. Elle devient la première femme adjointe au maire de Curemonte en janvier 1945. À cette occasion, elle prononce un discours marquant devant une assemblée d’anciens maires exclusivement masculine pour défendre ardemment le droit de vote des femmes.

Une plume engagée et féministe à la Libération

Le témoignage des crimes nazis

Après la guerre, Colette de Jouvenel met sa plume au service de la justice sociale et du journalisme. Elle collabore activement à l’hebdomadaire Fraternité, où elle publie des articles percutants. En avril 1945, elle décrit avec une vive émotion le retour des déportées de Ravensbrück à la gare de Lyon. Quelques mois plus tard, elle entreprend un voyage éprouvant de trois semaines dans l’Allemagne dévastée pour documenter les crimes du régime nazi. Son reportage, intitulé « Été allemand », est salué par l’écrivain Louis Aragon pour sa rigueur et sa force de témoignage.

Les combats pour l’égalité des droits

Parallèlement à ses reportages de guerre, elle s’affirme comme une voix féministe de premier plan. Dans ses tribunes, elle réclame avec force l’égalité salariale entre les hommes et les femmes. Elle milite également pour que les citoyennes puissent ouvrir un compte bancaire sans l’autorisation de leur époux et accéder aux plus hautes fonctions publiques. Ce combat pour l’émancipation la conduit à couvrir le premier Congrès international des femmes à Paris à la fin de l’année 1945.

Colette de Jouvenel et le combat pour la mémoire de sa mère

La blessure du testament

Malgré ses propres accomplissements, le destin de la fille de la romancière reste indissociable de sa relation complexe avec sa mère. Au décès de cette dernière en août 1954, elle découvre un testament rédigé en 1945 qui la déshérite matériellement et moralement au profit du dernier mari de l’écrivaine, Maurice Goudeket. Profondément blessée par cette spoliation, elle s’éloigne un temps de la capitale pour se réfugier en Italie.

La gardienne du temple littéraire

Pourtant, Colette de Jouvenel refuse de laisser s’éteindre l’œuvre maternelle. Grâce à sa ténacité et au soutien d’André Malraux, elle obtient l’inauguration de la place Colette à Paris en 1966. Elle produit ensuite un documentaire télévisé majeur pour l’ORTF en 1968 et fonde la Société des Amis de Colette afin de diffuser ses écrits. Après des années de démarches, elle parvient à récupérer l’usage de l’appartement du Palais-Royal où sa mère s’est éteinte, s’efforçant d’en reconstituer fidèlement le décor historique.

Une reconnaissance posthume méritée

Elle s’éteint le 16 septembre 1981 à l’âge de 68 ans, sans avoir pu achever son projet de transformer l’appartement en musée public. Elle est inhumée au cimetière du Père-Lachaise, reposant désormais pour l’éternité aux côtés de sa mère.

Depuis sa disparition, la mémoire de cette femme d’exception n’a cessé de grandir. Sa correspondance croisée publiée en 2003 a révélé la complexité de ses liens familiaux. De plus, une biographie complète parue l’an dernier sous la plume de François Soustre a mis en lumière l’ampleur de ses actions clandestines. Enfin, l’État français a solennellement reconnu son héroïsme en l’inscrivant officiellement sur la liste des douze femmes ayant le plus contribué à la Libération du pays.

Aujourd’hui, alors que l’histoire redécouvre le rôle crucial des femmes dans les heures les plus sombres du XXe siècle, le parcours de Colette de Jouvenel s’impose comme un modèle de droiture et d’indépendance. Au-delà de son célèbre surnom d’enfance, elle demeure une figure inspirante de courage et d’engagement citoyen.


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