Comprendre un monument exige souvent d’en scruter les moindres détails pour en percer la genèse créative. L’historien de l’art Jean Guillaume a incarné cette exigence tout au long de sa carrière, transformant en profondeur notre compréhension de l’architecture moderne et des chantiers du XVIe siècle.
Disparu en novembre 2024 à l’âge de 92 ans, ce chercheur infatigable a renouvelé l’histoire des formes artistiques. Grâce à un regard acéré et une rigueur documentaire exemplaire, il a su révéler les singularités du patrimoine français à l’échelle européenne.
Des terres poitevines aux chaires universitaires
Né en 1932 à Bressuire, dans les Deux-Sèvres, l’homme de lettres s’est très tôt passionné pour le passé monumental de sa région. Il décroche ainsi l’agrégation d’histoire en 1955 avant d’entamer son parcours dans l’enseignement supérieur.
Il commence sa carrière universitaire à la Faculté des lettres de Poitiers, où il exerce comme assistant puis maître-assistant durant une décennie. Parallèlement, il mène de longues recherches sous la direction d’André Chastel. Il soutient finalement son doctorat d’État à la Sorbonne en 1981, consacré à l’architecture de la première Renaissance en Poitou.
Le rayonnement académique entre Tours et Paris
À partir de 1970, le parcours de Jean Guillaume prend une dimension nouvelle au Centre d’études supérieures de la Renaissance (CESR) de Tours. Il y enseigne pendant deux décennies, marquant des générations de chercheurs par son exigence intellectuelle.
En 1990, il succède à son maître en reprenant la prestigieuse chaire d’histoire de l’art de la Renaissance à l’université Paris-Sorbonne. Il conserve cette position jusqu’en 2000, date à laquelle il devient professeur émérite à Sorbonne Université tout en poursuivant ses activités de recherche au CESR de Tours.
Son investissement s’étend également aux institutions majeures de la discipline. Il assure le secrétariat général du Comité français d’histoire de l’art entre 1980 et 1995, tout en prenant la tête de la Revue de l’art au début des années 1990.
Une méthode révolutionnaire au chevet des pierres
Pour Jean Guillaume, l’histoire de l’architecture ne pouvait se réduire à l’analyse abstraite de documents d’archives. Il défendait une démarche fondée sur l’observation matérielle directe et l’examen scrupuleux de chaque modénature.
Cette attention portée au fragment permettait de comprendre les étapes d’un chantier et la pensée des bâtisseurs. En observant la pierre, l’écrivain déchiffrait les hésitations, les reprises et les ambitions des maîtres d’œuvre avec une acuité visuelle exceptionnelle.
Dépasser le prisme italien à l’échelle européenne
Longtemps, les commentateurs ont réduit la Renaissance française à une simple copie des modèles venus d’outre-Monts. L’historien a vigoureusement combattu cette vision réductrice, en dialogue constant avec ses confrères italiens comme Manfredo Tafuri ou Howard Burns.
Il a démontré l’existence de réseaux d’échanges d’idées et de gravures à l’échelle de tout le continent. Dès lors, ses travaux ont mis en lumière l’autonomie et l’inventivité de la « manière française », caractérisée par une synthèse originale entre tradition gothique et vocabulaire à l’antique.
Son expertise internationale lui vaut d’intégrer en 1982 le Conseil scientifique du prestigieux centre d’études Andrea Palladio de Vicence, confirmant son autorité au-delà des frontières de l’Hexagone.
Les grands chantiers de la Renaissance redécouverts
Les recherches menées par Jean Guillaume ont profondément renouvelé l’étude des résidences royales et seigneuriales du Val de Loire et du Poitou. Ses monographies font désormais référence auprès des spécialistes.
- Le château d’Oiron : une étude globale parue en 2000 consacrée à ses décors et à ses commanditaires.
- Le château de Bonnivet : un travail de restitution pionnier publié en 2006 lors d’une exposition au musée de Poitiers.
- Le château de Chambord : des analyses majeures sur les origines conceptuelles de ce chef-d’œuvre royal.
Au-delà de ces édifices particuliers, l’universitaire s’est penché sur l’organisation des espaces de pouvoir. Il a notamment analysé l’évolution de la galerie dans l’habitat princier et redéfini les rapports entre bâti, jardins et paysage du XVe au XVIIe siècle.
Le Louvre et les grandes figures de l’art
Le Palais du Louvre a constitué l’un des fils conducteurs de sa vie scientifique. Il a rédigé des chapitres fondamentaux sur les chantiers d’Henri II et les projets de Catherine de Médicis aux Tuileries pour l’ouvrage de référence dirigé par Geneviève Bresc-Bautier.
Peu avant sa disparition, l’auteur a achevé une étude monumentale sur le Louvre conçu par Pierre Lescot. Il a par ailleurs signé des contributions remarquées sur Léonard de Vinci, Raphaël et l’architecte Jacques Androuet du Cerceau.
Transmission et postérité d’un passeur de savoir
L’engagement de Jean Guillaume s’est traduit par une volonté constante de fédérer la communauté savante. En collaboration avec André Chastel, il fonde dès 1973 les colloques internationaux d’architecture du CESR à Tours.
Ces rencontres annuelles ont donné naissance à la collection De Architectura aux éditions Picard, qu’il dirige à partir de 1983. Cette série de volumes thématiques constitue encore aujourd’hui un socle bibliographique incontournable pour l’étude du XVIe siècle.
À travers ses cours magistraux et ses visites de terrain, l’universitaire s’est toujours efforcé d’apprendre à voir à ses étudiants. Ses anciens élèves, devenus à leur tour conservateurs et professeurs, avaient d’ailleurs organisé une journée d’études en son honneur à l’occasion de son 90e anniversaire en 2022.
L’héritage intellectuel laissé par ce maître du regard continue d’inspirer les nouvelles générations de chercheurs, rappelant que la lecture des pierres anciennes demeure une leçon vivante d’histoire humaine.






