Aujourd’hui, il n’est plus rare de croiser la Bubu suspendue aux sacs à dos des étudiants. Ce petit monstre en peluche s’invite désormais jusque dans la bibliothèque universitaire, trônant fièrement sur les tables de la salle de travail ou du centre de documentation.
Pourtant, rien ne prédestinait la Bubu aux dents acérées à devenir un véritable phénomène de mode mondial. À l’origine simple figurine de collection pour adultes, elle s’est transformée en un accessoire incontournable sous l’impulsion d’un marketing de la rareté et du soutien de célébrités planétaires.
Les origines mystérieuses de la tribu des Monsters
Un créateur de la Bubu inspiré par le Grand Nord
L’histoire commence en 2015 sous le crayon de Kasing Lung, un illustrateur né à Hong Kong en 1972. Ayant grandi aux Pays-Bas et résidant en Belgique, l’artiste puise son inspiration dans les contes de son enfance. Fasciné par la mythologie et le folklore scandinaves, il imagine alors un univers de conte forestier qu’il publie sous forme de livres illustrés. Ce monde abrite une tribu de créatures intrigantes baptisée The Monsters.
Un physique espiègle bien codifié
Au sein de ce clan, les créatures appelées Labubu se distinguent immédiatement par leur apparence unique. Ces petits elfes exclusivement féminins possèdent un corps rond et velu, de grandes oreilles pointues et des yeux écarquillés. Mais leur caractéristique la plus marquante reste leur large sourire malicieux, qui dévoile exactement neuf dents acérées. Cette contrainte visuelle stricte, imposée par le créateur, donne à la figurine son charme si particulier.
Malgré leur allure de petits monstres, ces créatures font preuve d’une grande bienveillance. Elles se révèlent cependant très espiègles. En voulant bien faire, elles finissent souvent par causer des catastrophes involontaires, ce qui les rend d’autant plus attachantes auprès du public.
Une communauté de personnages haut en couleur
La tribu ne se limite pas à ces facétieux elfes. Elle est dirigée par Zimomo, le seul mâle du clan, reconnaissable à sa taille deux fois plus grande et à sa longue queue. On y croise également Taikoko, un personnage à l’allure de squelette qui partage la vie de Labubu, ainsi que Rose Pivoine, une créature décrite comme une rêveuse mélancolique.
De l’art underground de la Bubu au géant Pop Mart
L’industrialisation d’un succès
À ses débuts, le projet conserve une dimension confidentielle. Entre 2015 et 2019, les figurines de la série sont produites en édition limitée par le studio hongkongais How2Work. Cette collaboration permet à Kasing Lung de se faire un nom dans le milieu très fermé du design underground asiatique.
Toutefois, le destin du personnage bascule en 2019. L’entreprise chinoise Pop Mart, fondée par Wang Ning, acquiert les droits exclusifs de la licence après avoir consulté ses clients en ligne. Le fabricant améliore alors le visuel de la Bubu et lance la production à grande échelle.
Une puissance financière insolente
Le succès commercial dépasse rapidement toutes les prévisions. Pop Mart s’appuie sur un réseau impressionnant de plus de 500 boutiques et de 2 300 distributeurs automatiques répartis dans une trentaine de pays. L’éditeur a même ouvert un parc d’attractions dédié à cet univers à Pékin.
Les chiffres financiers témoignent de cette réussite spectaculaire. L’entreprise a ainsi déclaré d’importantes ventes au premier semestre 2024, s’élevant à environ 870 millions de dollars américains. Grâce à cette croissance, l’action du groupe a bondi de 1 200 % en dix-huit mois, atteignant environ 35 dollars à la mi-2025. Par ailleurs, la fortune personnelle de Wang Ning a été estimée par Forbes à près de 23 milliards de dollars à l’automne 2025.
L’effet Lisa sur la Bubu et la consécration dans la mode
Une story Instagram qui change tout
Si le jouet cartonnait déjà en Asie, un événement précis a propulsé la Bubu au rang d’icône mondiale de la mode. En avril 2024, Lisa, la célèbre chanteuse du groupe de K-pop Blackpink, publie une photo d’elle arborant un porte-clés Labubu sur son sac.
L’impact est immédiat et colossal. Les serveurs du site officiel de Pop Mart s’effondrent sous le poids des connexions, tandis que les stocks mondiaux de la Bubu s’épuisent en quelques heures. En s’affichant avec l’objet, la star a transformé un jouet de collection en un véritable phénomène de société.
Les stars s’emparent du phénomène
Dans le sillage de Lisa, de nombreuses célébrités internationales succombent à la tendance. Des icônes de la musique comme Rihanna ou Dua Lipa s’affichent à leur tour avec la peluche. Plus surprenant encore, Madonna célèbre son anniversaire avec un gâteau à l’effigie de la créature, tandis que David Beckham partage sur ses réseaux sociaux le modèle offert par sa fille.
Grâce à cette exposition médiatique, l’objet a conquis un public d’adultes. Il s’impose désormais comme un accessoire de mode haut de gamme, que l’on accroche fièrement à son sac à main de luxe. Que ce soit dans les couloirs de la BU ou dans les défilés de mode, le petit monstre est partout.
Collections, rareté et folie spéculative autour de la Bubu
Un catalogue riche et diversifié
Le fabricant entretient l’intérêt des collectionneurs en renouvelant sans cesse ses gammes. Plus de 300 figurines différentes ont été commercialisées à ce jour, avec des tailles allant de la miniature de 7,6 cm vendue pour une quinzaine d’euros jusqu’à la version géante de 79 cm s’échangeant à près de 1 000 dollars.
Les amateurs s’arrachent différentes collections phares :
- La série Exciting Macaron, proposant des peluches de haute qualité dotées d’un visage en vinyle.
- Les collections thématiques comme Have a Seat, Big Into Energy ou Adventure.
- Les éditions saisonnières célébrant Noël, Halloween ou le Nouvel An.
- La gamme Labubu Stitch « Wild Animal », qui décline la Bubu en lion, tigre ou crocodile.
- Les collaborations artistiques et les séries spéciales conçues pour des musées ou la boutique parisienne.
De plus, un marché parallèle d’accessoires et de vêtements miniatures s’est développé, permettant aux acheteurs de personnaliser entièrement leurs figurines.
Des enchères qui affolent les compteurs
Cette quête de l’objet rare alimente une spéculation intense, qui donne parfois lieu à des informations contradictoires. Lors d’une vente aux enchères mémorable organisée à Pékin en juin 2025, un modèle géant de couleur vert menthe a suscité toutes les convoitises.
Certaines sources évoquent la vente d’une version de 1,50 mètre pour un montant de 1 700 dollars. À l’inverse, d’autres rapports affirment qu’une figurine de 1,20 mètre de la Bubu a été adjugée lors de cette même vente pour la somme astronomique de 170 000 dollars. Quoi qu’il en soit, ces montants démontrent l’immense valeur spéculative acquise par ces objets.
Les rouages psychologiques du succès de la Bubu
La magie addictive de la boîte mystère
La popularité de la Bubu repose en grande partie sur le concept de la « blind box ». En achetant une boîte fermée, l’acquéreur ignore quelle figurine se trouve à l’intérieur. Cette incertitude stimule le cerveau de la même manière qu’un jeu de hasard, provoquant une décharge de dopamine avant même l’ouverture du paquet.
Ce mécanisme crée un double effet psychologique. Si le collectionneur obtient le modèle espéré, son cerveau associe cette réussite à de la chance, ce qui l’incite à rejouer. S’il est déçu, la frustration le pousse souvent à acheter immédiatement une nouvelle boîte pour chasser ce sentiment négatif. Cette quête est renforcée par la présence de figurines ultra-rares, dites « secrètes », qui n’apparaissent que dans une boîte sur 72.
Le réconfort de la nostalgie pour adultes
Acheter une figurine de la Bubu devient alors un moyen de s’évader du quotidien. Ce comportement s’apparente à l’effet « rouge à lèvres » : en période de crise économique, les consommateurs renoncent aux grosses dépenses mais s’offrent de petits plaisirs abordables pour garder le moral.
De plus, le design original de la Bubu, qualifié de « moche mais mignon », joue un rôle thérapeutique. En activant l’hippocampe, la zone du cerveau liée aux souvenirs d’enfance, l’objet réduit le stress et procure un réconfort immédiat. Ce phénomène favorise l’essor mondial du kidulting, cette tendance qui pousse les adultes à collectionner des jouets.
Les statistiques confirment l’ampleur de ce marché :
- Aux États-Unis, les dépenses des adultes ont atteint 1,5 milliard de dollars au début de l’année 2024, dépassant pour la première fois les achats destinés aux enfants.
- En Europe, les adultes représentent désormais un achat sur trois dans le secteur du jouet.
- La région Asie-Pacifique domine le marché mondial, concentrant plus de 36 % des ventes de ce secteur.
Dérives mystiques, contrefaçons et interdictions de la Bubu
Un succès qui perturbe l’ordre public
La demande est telle que la distribution de ces jouets provoque parfois d’importants débordements. Au Royaume-Uni, Pop Mart a dû prendre une décision radicale en mai 2025. Face à des émeutes et des bagarres entre clients, l’éditeur a choisi de suspendre la vente de Labubu dans l’ensemble de ses magasins britanniques pendant plusieurs semaines. À Berlin, l’ouverture d’une boutique a généré une file d’attente de sept heures, tandis qu’en France, l’accès aux figurines officielles nécessite désormais de participer à des tirages au sort.
Cette pénurie organisée fait le bonheur des faussaires. Sur les réseaux sociaux, notamment TikTok, les imitations appelées « Lafufu » pullulent. Vendues deux fois moins cher sur les marchés estivaux, elles inondent le marché au point de pousser les douanes françaises à saisir des dizaines de milliers de fausses peluches.
Des tensions religieuses et politiques inattendues
Le phénomène a également pris une tournure inattendue dans le domaine spirituel. En Thaïlande, certains fidèles ont commencé à faire bénir leurs peluches par des moines bouddhistes pour s’en servir d’amulettes de prospérité, obligeant les autorités religieuses à rappeler que cette pratique n’a aucun fondement traditionnel. À Singapour, un temple a également suscité la polémique en habillant des figurines avec des vêtements sacrés pour attirer un public plus jeune.
Inquiets de cette ferveur, plusieurs gouvernements ont pris des mesures radicales. En Russie, des responsables politiques ont demandé l’interdiction du jouet, affirmant que ses dents pointues effraient les enfants et dénonçant l’absence d’étiquetage en langue russe. De même, en juillet 2025, les autorités du Kurdistan irakien ont banni la poupée, l’associant à des esprits démoniaques.
Malgré ces controverses et les tentatives de récupération politique, la folie ne semble pas faiblir. Le petit monstre s’apprête même à conquérir le grand écran grâce à un projet de long-métrage développé en partenariat avec Sony Pictures. Cette transition vers le cinéma pourrait bien installer définitivement ces créatures espiègles dans la culture populaire mondiale.
