Peu d’artistes incarnent avec autant de fougue le mariage de l’exigence savante et de la ferveur populaire. Depuis plus de six décennies, Bernard Lubat bouscule les codes de la création musicale hexagonale en refusant toute étiquette restrictive. Ce créateur inclassable se définit volontiers comme un « malpoly-instrumentiste » ou un « malpoli-instrumentiste », maniant avec une virtuosité égale le piano, la batterie, l’accordéon, le vibraphone ou la voix.
En façonnant un pont singulier entre l’avant-garde internationale et l’enracinement dans son Sud-Ouest natal, l’homme a bâti une œuvre protéiforme. Son parcours témoigne d’un engagement total pour l’émancipation collective et la liberté d’expression.
De l’estaminet d’Uzeste aux grands conservatoires
L’histoire commence au cœur du Bazadais, dans le village girondin d’Uzeste. Les notices biographiques divergent légèrement sur son état civil : si plusieurs ouvrages attestent une venue au monde le 12 mai 1945, d’autres registres mentionnent le 12 juillet 1945. Le jeune garçon grandit au rythme des répétitions de son père, Alban Lubat, trompettiste amateur et patron du bistrot local, L’Estaminet. Dans ce lieu de convivialité résonnent les bals populaires du samedi soir.
Initié dès l’enfance aux touches de l’accordéon — les récits hésitant entre l’âge précoce de cinq ou six ans —, il apprivoise ensuite le clavier du piano. Son talent brut le conduit naturellement vers un apprentissage formel de haut niveau. En 1957, il intègre le conservatoire de Bordeaux. Il y étudie la batterie ainsi que le vibraphone, tout en s’ouvrant avec passion à l’univers du jazz.
Le prodige monte ensuite à la capitale. Élève assidu au Conservatoire de Paris entre 1961 et 1963, il y décroche un premier prix de percussion classique. Cette formation rigoureuse lui apporte une technique irréprochable qui soutiendra toutes ses futures audaces sonores.
Entre musique contemporaine, chanson et effervescence jazz
Fort de ce bagage académique, le jeune percussionniste attire rapidement les grands noms de la musique contemporaine. Il participe à l’interprétation de partitions exigeantes écrites par Iannis Xenakis, Edgard Varèse ou Pierre Boulez. Il collabore aussi étroitement avec Luciano Berio, notamment lors de l’enregistrement de la pièce Laborintus II avec l’ensemble Musique Vivante.
Parallèlement à ces explorations savantes, le musicien gagne sa vie dans les studios parisiens et les tournées de variétés. Il accompagne sur scène des monuments de la chanson française comme Yves Montand et Jacques Brel. C’est toutefois sa complicité artistique avec Claude Nougaro qui marque durablement sa trajectoire, donnant naissance à un compagnonnage complice fait de swing et de poésie rimée.
Au milieu des années 1960, le jazzman d’Uzeste déploie son talent au sein du grand orchestre de Jef Gilson dès 1965. Cette même année, il rejoint comme chanteur la formation vocale Les Double Six. Dès la fin de la décennie, Bernard Lubat s’impose comme un pilier de l’émergence du free jazz en France, partageant la scène avec Michel Portal, Jean-François Jenny-Clark et Jean-Pierre Drouet.
Sa polyvalence séduit les plus grands solistes internationaux. En 1971, il assure la batterie pour le légendaire saxophoniste Stan Getz. Il multiplie également les séances auprès d’Eddy Louiss, Martial Solal, Jean-Luc Ponty, Archie Shepp, Hermeto Pascoal ou Louis Sclavis. Cette intense activité fait de lui une présence incontournable sur plus d’une centaine d’albums.
Le retour en Gascogne et la révolution d’Uzeste
En 1977, le musicien prend une décision radicale qui surprend le microcosme parisien. Désireux de fuir la centralisation culturelle et le formatage institutionnel, il quitte la capitale pour réinvestir sa terre natale. Ce retour aux sources ne constitue nullement une retraite nostalgique, mais le point de départ d’une aventure politique et artistique inédite.
Il fonde la même année la Compagnie Lubat, un collectif ouvert qui fonctionne comme un atelier d’expérimentation permanente. Cette structure associative accueille de multiples créateurs et forme de futurs talents de la scène improvisée, à l’image d’André Minvielle, Francis Lassus, François Corneloup ou Paco Charléry. Dans cet espace de travail, la transmission orale prévaut sur les conventions académiques.
Cette dynamique donne naissance au festival Uzeste Musical, également nommé la Hestejada de las arts. Lancé en 1977 — bien qu’une source isolée évoque parfois 1978 —, ce rassemblement estival transforme les ruelles du village en un forum vivant. L’événement réunit chaque été des musiciens, des comédiens, des poètes, des plasticiens et des chercheurs pour débattre et improviser sans hiérarchie esthétique.
Un univers esthétique fait d’oralité, de rap gascon et de pensée critique
Ancré dans son terroir, l’immense improvisateur refuse le repli identitaire au profit d’un dialogue ouvert sur le monde. Dès les années 1980, il invente le rap gascon. Cette formule audacieuse associe le scat du jazz américain, la scansion moderne et les sonorités de la langue occitane. En compagnie d’André Minvielle, il théorise la « vocalchimie », explorant le rythme propre des parlers régionaux.
Sa démarche se nourrit également d’échanges philosophiques approfondis. Il travaille de longues années avec l’écrivain et penseur Félix Castan, défendant le concept de « pluralité » contre la simple diversité de façade. De cette réflexion naît sa célèbre devise : « Je joue ce que j’en deviens ». Bernard Lubat s’engage activement dans le mouvement décentralisé de la Ligne Imaginot, qui entend valoriser la création hors des circuits parisiens.
Ses projets décloisonnent les disciplines artistiques en tissant des collaborations régulières avec des écrivains comme Édouard Glissant, Bernard Manciet ou Serge Pey. Le batteur dialogue avec les arts visuels aux côtés d’Ernest Pignon-Ernest et d’Alain Kirili, tout en partageant des scènes avec Massilia Sound System ou Beñat Achiary. Toujours curieux des technologies d’avant-garde, il participe à des projets de recherche sur l’interaction homme-machine et l’improvisation générative en partenariat avec l’IRCAM et le CNRS.
Francis Marmande résumait d’ailleurs avec esprit dans les colonnes du journal Le Monde cette personnalité hors norme, la qualifiant de « synthèse vivante de Lacan et Coluche ».
Un héritage discographique foisonnant et des distinctions majeures
Au fil des décennies, le virtuose de l’accordéon a gravé des dizaines d’enregistrements marquants qui jalonnent l’histoire des musiques improvisées. Parmi cette production dense figurent notamment :
- Bernard Lubat and his Mad Ducks (1971), album culte explorant un groove hybride ;
- Live at Montreux (1972), captation intense réalisée en duo avec Eddy Louiss ;
- Café L’Estaminet (1976), hommage direct au lieu de son enfance girondine ;
- Chateauvallon 76 (1979), témoignage historique du free jazz avec Michel Portal, Léon Francioli et Beb Guérin ;
- Scatrapjazzcogne (1994), synthèse éclatante de ses expérimentations vocales et régionales ;
- Conversatoire – Musique Jazzcognitive Alternaïve (1999), récital de piano solo témoignant de sa maturité harmonique ;
- Improvista (2006), nouveau dialogue complice avec Michel Portal.
Le milieu professionnel a salué à de nombreuses reprises cette créativité sans frontières. L’artiste reçoit le prestigieux prix Django Reinhardt en 1972, suivi par le prix de l’Académie Charles-Cros en 1994. La SACEM lui décerne son Grand Prix du Jazz en 2004.
Fidèle à son esprit libertaire, il devient Commandeur Requis de l’ordre de la Grande Gidouille au sein du Collège de ’Pataphysique en 2006. Enfin, une Victoire du Jazz vient couronner sa production vocale en 2009. Son fils Louis Lubat perpétue aujourd’hui cette passion familiale derrière les fûts d’une batterie.
En conjuguant l’audace formelle du jazz contemporain et la convivialité des fêtes de village, Bernard Lubat a prouvé que la création la plus exigeante pouvait fleurir loin des métropoles. Son œuvre rappelle que la musique reste un acte vivant d’émancipation humaine et de partage citoyen.






