Les profondeurs marines recèlent des mystères indispensables à l’équilibre de notre planète, mais elles font aujourd’hui face à des menaces écologiques sans précédent. Pour révéler cette urgence au grand public, le réalisateur-documentariste Jérôme Delafosse consacre son existence à parcourir et défendre les écosystèmes aquatiques du globe. Son parcours hors du commun montre comment une fascination d’enfance peut se transformer en un combat de toute une vie pour la sauvegarde de la biodiversité marine.
Né au bord de la Manche, cet explorateur atypique a multiplié les expériences extrêmes, passant de la plongée professionnelle à la réalisation de documentaires engagés et à l’écriture de thrillers à succès. À travers ses expéditions scientifiques et ses enquêtes percutantes, il s’attache à reconnecter l’humanité avec les océans, qu’il considère comme le véritable poumon de notre planète.
La jeunesse malouine de Jérôme Delafosse bercée par l’appel du grand large
C’est au cœur de la cité corsaire que commence cette trajectoire singulière. Né le 2 mai 1971 à Saint-Malo, Jérôme Delafosse grandit entouré de récits de voyages et de figures historiques maritimes. Durant son enfance, il se nourrit des exploits de Robert Surcouf, de Jacques Cartier ou encore de Jean-Baptiste Charcot, dont un oncle antiquaire avait racheté le mobilier de maison. Cette proximité singulière lui permettait même, de manière très concrète, de manger dans des assiettes décorées de manchots ayant appartenu au célèbre explorateur polaire.
Cependant, le véritable élément déclencheur de sa vocation survient lorsqu’il a dix ans. Sa mère l’emmène alors à l’Institut océanographique pour visionner le film de Jacques-Yves Cousteau, La Baleine qui chante. Ce long-métrage scelle définitivement son destin : il consacrera sa vie à l’exploration sous-marine. Bien qu’il choisisse de ne pas passer son baccalauréat, son ambition reste intacte et le pousse rapidement vers les métiers de la mer.
Pour concrétiser son rêve, il s’installe à Marseille et obtient son diplôme de scaphandrier professionnel à seulement vingt ans. Il devient à cette époque le plus jeune scaphandrier de France, un exploit qui l’amène à travailler pour la prestigieuse compagnie Comex. Lors de ses débuts, le jeune plongeur frôle pourtant la mort en manquant d’air dans son casque au fond d’une galerie souterraine de la Seine, une expérience éprouvante qui forge son sang-froid légendaire.
Parallèlement à ses premières missions sous-marines, son physique athlétique de 1,96 mètre lui ouvre les portes du mannequinat. Recruté par une agence, il pose pour de grandes marques comme Armani et Benetton. Cette parenthèse esthétique prend un tournant inattendu lorsqu’il décroche, sous le pseudonyme d’Éric Millot, le rôle d’Éric Chambeau dans la célèbre série télévisée pour adolescents Le miel et les abeilles. Il incarne ce personnage durant 77 épisodes entre 1992 et 1994, avant de prêter ses traits à un professeur de plongée dans une autre production en 1996.
De l’archéologie sous-marine à l’exploration des abysses
Malgré ce succès télévisuel éphémère, l’appel de l’océan reste le plus fort pour Jérôme Delafosse, qui décide de se former à la photographie sous-marine auprès du spécialiste américain Doug Perrine. En effet, il met très vite ses compétences au service de la recherche scientifique en devenant photographe à bord de l’Archéonaute, le navire archéologique du ministère de la Culture. Dès 1992, il participe ainsi aux fouilles de la grotte préhistorique Cosquer, un site exceptionnel surnommé le « Lascaux englouti » près de Marseille.
Quelques années plus tard, en 1997, il s’associe à l’archéologue de renom Franck Goddio. Ensemble, ils explorent et photographient les vestiges du palais englouti de Cléopâtre dans le port est d’Alexandrie, en Égypte. Par ailleurs, les clichés saisissants de sphinx de pharaons qu’il réalise lors de cette mission font le tour du monde avant de paraître dans de prestigieux magazines internationaux.
Cette notoriété lui permet de collaborer régulièrement avec les agences de presse Gamma et L&G. Le célèbre aventurier signe alors de grands reportages géographiques et scientifiques pour des titres majeurs tels que Paris Match, Le Figaro Magazine, Stern ou Geo. Ses sujets d’étude, toujours spectaculaires, l’amènent notamment à s’intéresser aussi bien aux pharaons noirs du Soudan qu’aux pieuvres géantes du Pacifique.
À l’âge de trente ans, l’explorateur français repousse encore les limites de sa pratique en plongeant à plus de 1 000 mètres de profondeur. Ainsi, à bord du submersible scientifique américain Johnson Sea Link, il étudie la bioluminescence des abysses. Cette aventure hors norme donne naissance en 2001 à un reportage photographique majeur intitulé « La lumière des abysses », confirmant sa capacité à capturer la beauté des milieux les plus inaccessibles.
Des récits d’aventures de Jérôme Delafosse aux documentaires engagés
Les peuples de l’eau et les forces spéciales
Au début des années 2000, Jérôme Delafosse choisit de passer derrière la caméra pour partager ses découvertes avec un public encore plus large. Recruté par la société de production Memento, il réalise d’abord des documentaires d’action et d’aventure, notamment sur les forces spéciales militaires et les nageurs de combat du commando Hubert. Mais c’est à partir de 2006 que sa carrière de réalisateur prend une dimension internationale grâce à sa participation active à la collection des Nouveaux Explorateurs sur Canal+.
Pendant près de dix ans, l’ancien capitaine de navire parcourt le globe pour réaliser plus de 25 documentaires consacrés aux « peuples de l’eau ». Ses tournages l’emmènent aux quatre coins de la planète, notamment dans des zones particulièrement difficiles d’accès :
- Le Japon et la Papouasie ;
- Le Groenland et ses paysages de glace ;
- Le fleuve Congo, pour une navigation périlleuse de 2 000 kilomètres ;
- Le lac Titicaca, situé sur l’Altiplano bolivien à 3 800 mètres d’altitude ;
- L’Indonésie, Haïti et le Pérou.
De plus, en 2021, la chaîne Canal+ décide de relancer ce concept à succès à travers une nouvelle série documentaire, axée sur la rencontre avec les derniers peuples indigènes protecteurs des écosystèmes marins.
Le combat de Jérôme Delafosse contre le massacre des requins
Parallèlement à ces portraits humains, Jérôme Delafosse utilise sa caméra comme une arme de sensibilisation massive contre les dérives industrielles. En 2015, il réalise le documentaire d’investigation Les Requins de la colère, diffusé sur Canal+. Fort d’une expérience de plus de 800 plongées avec ces prédateurs, il y dénonce le massacre systématique des squales par l’industrie de la pêche au thon et du sushi.
Le réalisateur-documentariste s’appuie sur des chiffres alarmants pour éveiller les consciences : l’homme tue environ 100 millions de requins chaque année, soit près de 10 000 spécimens par heure. Toutefois, il rappelle que la disparition de ces prédateurs apex menace l’équilibre global de la biodiversité marine. Dans cette même dynamique de dénonciation, il réalise l’année suivante l’enquête Les mafias de l’océan, qui met en lumière la criminalité environnementale en haute mer. Pour préserver ces espaces vitaux, qui produisent 70 % de notre oxygène, il milite activement pour la sanctuarisation de 30 % de la surface des océans sous forme de réserves intégrales.
L’aventure technologique et écologique d’Energy Observer
En 2016, l’engagement de Jérôme Delafosse prend un tournant technologique majeur lorsqu’il s’associe au navigateur Victorien Erussard pour lancer le projet Energy Observer. Nommé chef d’expédition et responsable des productions de cette aventure, il prend place à bord du premier navire expérimental propulsé uniquement grâce aux énergies renouvelables et à l’hydrogène. Conçu à partir d’un ancien catamaran de course, ce laboratoire flottant navigue sans émettre le moindre gaz à effet de serre ni aucune particule fine.
Cette odyssée maritime, planifiée pour durer six ans à travers le monde, sert de plateforme de démonstration pour les technologies propres de devant. En 2017, l’équipage réalise un premier tour de la Méditerranée avant de mettre le cap, en 2019, vers l’Europe du Nord et l’Arctique. C’est pourquoi, lors de ce voyage vers l’archipel du Svalbard, le navire prouve l’efficacité de sa propulsion à l’hydrogène dans des conditions de froid extrême.
L’année 2020 marque une autre étape historique avec la première traversée transatlantique entièrement autonome du bateau. Durant cette expédition, l’équipage passe deux mois confiné en mer dans les Caraïbes, fonctionnant en autonomie énergétique totale. En outre, de cette aventure humaine et technologique naissent plusieurs productions d’envergure, dont la série documentaire Energy Observer, l’Odyssée pour le futur, diffusée sur les écrans pour sensibiliser le public aux solutions énergétiques concrètes.
Une œuvre littéraire inspirée du réel et de la géopolitique
Au-delà de ses réalisations cinématographiques, Jérôme Delafosse exprime également sa passion pour l’aventure et l’investigation à travers l’écriture. En 2006, il publie son premier thriller intitulé Le Cercle de sang chez Robert Laffont. L’intrigue captivante suit un membre amnésique d’une expédition polaire traqué en Norvège, sur fond de malédiction liée à un vieux manuscrit malouin du XVIIe siècle. Ce premier roman rencontre un immense succès populaire, s’écoulant à des centaines de milliers d’exemplaires et bénéficiant d’une traduction dans dix langues.
En 2012, il confirme son talent d’écrivain avec un second thriller géopolitique, Les Larmes d’Aral, qui s’inspire des bouleversements écologiques et politiques majeurs d’Asie centrale après la chute de l’Union soviétique. En outre, en 2023, il publie L’Océan et le Chaos, poursuivant son exploration des tensions contemporaines liées aux ressources naturelles. L’ancien capitaine de navire collabore également avec l’industrie du cinéma sur des projets de fiction, notamment comme réalisateur et co-scénariste du long-métrage Shark Girl.
Cette polyvalence et cet engagement constant lui ont valu une reconnaissance institutionnelle majeure. Le célèbre aventurier reçoit la distinction de Chevalier de la Légion d’Honneur pour son action en faveur de la protection de l’environnement, une décoration que lui remet officiellement en juin 2023 l’ancien footballeur et passionné de mer Bixente Lizarazu. Ses documentaires récents, comme celui consacré à la véritable histoire du béluga espion Hvaldimir, continuent de recevoir des distinctions prestigieuses dans les festivals internationaux de cinéma environnemental.
En associant l’exploration de terrain, l’innovation technologique et la puissance du récit, Jérôme Delafosse rappelle sans cesse que la sauvegarde des océans est le grand défi de notre siècle. Son parcours montre que l’émerveillement face à la beauté du monde marin reste le meilleur moteur pour inciter l’humanité à protéger son bien le plus précieux.
