Sylvie Chokron travaille dans son bureau entourée d'imagerie cérébrale et d'un modèle anatomique du cerveau

Sylvie Chokron : comment la chercheuse décrypte les mystères du cerveau visuel

Chacun pense spontanément percevoir le monde qui l’entoure grâce à ses seuls yeux. Pourtant, les travaux menés par Sylvie Chokron rappellent constamment une vérité biologique fondamentale : nous voyons d’abord avec notre cerveau. Au fil de ses recherches, la scientifique a bâti un pont solide entre la recherche fondamentale et la pratique clinique quotidienne.

En étudiant la manière dont le cortex traite les flux sensoriels, cette spécialiste éclaire les mécanismes de la vision, de l’attention et de la plasticité cérébrale. Ses découvertes transforment aujourd’hui le diagnostic des difficultés scolaires chez l’enfant et la rééducation des patients cérébro-lésés.

Des débuts cliniques à la direction de recherche au CNRS

La trajectoire de Sylvie Chokron prend racine au cœur du milieu hospitalier dès le milieu des années 1980. Le 24 octobre 1985, elle commence un stage formateur dans le service de rééducation des troubles du langage dirigé par Blanche Ducarne à l’hôpital de La Salpêtrière. Cette première expérience auprès de patients aphasiques oriente définitivement sa curiosité scientifique vers la neuropsychologie.

Elle poursuit ensuite un cursus universitaire approfondi en psychologie cognitive. En 1993, elle a soutenu sa thèse de doctorat sous la direction de Michel Imbert à l’Université Paris V. Ce travail universitaire s’intéresse à l’organisation spatiale chez les individus sains et cérébro-lésés, avec une attention particulière pour la négligence spatiale unilatérale.

Forte de ce double ancrage théorique et pratique, la chercheuse en neurosciences intègre le Centre national de la recherche scientifique. Elle y devient directrice de recherche de classe exceptionnelle. Au sein de l’Integrative Neuroscience and Cognition Center (INCC, UMR 8002) à l’Université Paris Cité, elle anime une équipe centrée sur la perception, l’action et le développement cognitif.

Parallèlement, la directrice de recherche crée dès 1993 l’Institut de Neuropsychologie, Neurovision et NeuroCognition (I3N) à la Fondation Ophtalmologique Adolphe de Rothschild. Cette unité clinique dédiée à la vision permet d’accueillir des patients de tout âge pour évaluer leurs troubles cérébraux avec une précision inédite.

Quand le regard dépend du cortex : les troubles neurovisuels

Au centre des travaux de Sylvie Chokron figure l’analyse rigoureuse des troubles neurovisuels (TNV). Ces atteintes surviennent lorsque les zones cérébrales rétrochiasmatiques ou les voies visuelles centrales subissent une lésion ou une anomalie de développement. L’œil fonctionne parfaitement, mais le cortex ne parvient pas à traiter les signaux reçus.

Ces anomalies entraînent des tableaux cliniques variés, allant de l’hémianopsie latérale homonyme à la cécité corticale. Les recherches ont également révélé des phénomènes surprenants comme la vision aveugle, où le patient perçoit inconsciemment certains stimuli sans en avoir l’expérience visuelle explicite. Les spécialistes décrivent également des hallucinations chez certaines personnes présentant des atteintes de la vision d’origine centrale.

Chez l’enfant, les répercussions des troubles neurovisuels demeurent souvent invisibles lors d’un examen ophtalmologique standard. En réalité, cette vulnérabilité touche plus d’un élève par classe. Elle constitue fréquemment la cause sous-jacente méconnue de nombreux troubles des apprentissages, parfois étiquetés hâtivement comme des troubles dys ou des difficultés d’attention.

Par ailleurs, l’équipe codirigée avec Marie Pieron a étudié les capacités de fixation du regard auprès de cohortes d’enfants avec autisme, troubles neurovisuels et développement typique. Ces travaux établissent des passerelles précieuses entre neurovision et troubles du spectre autistique ou syndrome de Joubert.

Plasticité cérébrale et méthodes d’évaluation innovantes

Pour identifier ces dysfonctionnements fins, la neuropsychologue a conçu plusieurs batteries de tests standardisés. Ces outils mesurent l’attention visuelle et la négligence spatiale en prenant en compte l’âge, la latéralité et le niveau scolaire des personnes examinées.

Grâce aux techniques modernes de neuro-imagerie, Sylvie Chokron observe comment le cerveau réorganise ses circuits après un accident vasculaire ou un traumatisme. Ces études démontrent l’étendue des capacités de récupération fonctionnelle du cortex, chez l’adulte comme chez le jeune enfant. Une prise en charge précoce maximise ainsi les chances d’adaptation neuronale.

La scientifique explore également des phénomènes cognitifs singuliers du quotidien :

  • L’impact stimulant de la pratique régulière de la lecture sur la densité de matière grise.
  • La dynamique de la mémoire contextuelle face aux événements imprévus.
  • Le comportement d’entraide et l’altruisme spontané chez l’enfant en situation inhabituelle.
  • L’efficacité de la téléconsultation pour le bilan neuropsychologique pédiatrique.
  • L’analyse expérimentale du mécanisme de l’effort inverse à travers le célèbre paradigme de l’ours blanc.

Transmettre les neurosciences : des publications aux médias

Sylvie Chokron consacre une part majeure de son énergie à rendre les connaissances scientifiques compréhensibles pour tous. Auteure de plus d’une centaine d’articles spécialisés, elle signe aussi de nombreux ouvrages de vulgarisation à grand succès.

Elle a ainsi publié des essais accessibles éclairant la vision des nourrissons, les mécanismes de l’attention ou la mesure de l’intelligence. Dans son ouvrage Une journée dans le cerveau d’Anna, elle décortique les mécanismes cérébraux qui rythment chaque instant de notre quotidien.

Plus récemment, elle a analysé le cerveau de profils aux facultés remarquables, interrogeant des sportifs, des artistes et des reporters pour comprendre leur gestion du stress et leur mémoire. Ses derniers livres invitent chacun à explorer les bases neurobiologiques de ses propres émotions.

Cette volonté de partage s’exprime également dans les médias audiovisuels et la presse écrite :

  • Chroniques régulières dans les émissions « Le Magazine de la Santé » sur France 5 et « Bel et Bien » sur France 2.
  • Rubrique mensuelle dans la revue spécialisée Cerveau & Psycho.
  • Carte blanche scientifique dans les colonnes du quotidien Le Monde.
  • Co-création de la série de podcasts jeunesse Toudou sur France Inter avec Zoé Varier.
  • Rédaction de livres illustrés destinés à expliquer les émotions aux jeunes lecteurs.

Défendre le développement de l’enfant à l’ère numérique

Au-delà de la recherche, Sylvie Chokron s’investit activement dans le débat public pour protéger la santé cognitive des plus jeunes. Elle a notamment fondé l’association Les Yeux dans la Tête, dont elle assure la présidence et la direction scientifique pour améliorer le dépistage des troubles neurovisuels.

La chercheuse alerte régulièrement les familles et les pouvoirs publics sur le temps d’exposition des tout-petits aux écrans numériques. En France, les enfants de deux ans passent en moyenne près d’une heure quotidienne devant des images numériques, ce qui peut freiner leurs repères sensori-moteurs.

Son expertise institutionnelle s’est récemment illustrée au sein d’une commission institutionnelle dédiée aux vulnérabilités numériques et à l’intelligence artificielle. Elle y défend l’apprentissage fondamental de la lecture et la préservation des interactions humaines directes chez l’enfant.

En articulant rigueur du laboratoire, écoute clinique et engagement citoyen, Sylvie Chokron continue de renouveler notre regard sur le cerveau humain et rappelle l’importance vitale d’en préserver les équilibres dès le plus jeune âge.


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