Face aux tensions communautaires, au durcissement du débat public et au sentiment d’impuissance démocratique, la recherche de solutions concrètes devient une urgence collective. C’est précisément à cette tâche que Charles Rojzman consacre son travail depuis plusieurs décennies. Penseur atypique et praticien de terrain, il a forgé une méthode originale pour restaurer le dialogue là où la haine et la peur semblaient avoir définitivement rompu les liens humains.
En refusant l’angélisme des discours lénifiants tout autant que la résignation sécuritaire, cette approche pragmatique invite à regarder la violence en face. Pour Charles Rojzman, la démocratie ne vit pas de l’évitement des désaccords, mais de la capacité des citoyens à traverser ensemble leurs différends les plus profonds.
Une enfance marquée par la Shoah et la quête de réconciliation
L’histoire personnelle de l’analyste des relations humaines éclaire la genèse de ses engagements. Né le 23 août 1942 à Villeurbanne au sein d’une famille d’immigrés juifs polonais, son destin bascule au moment précis de sa venue au monde. Le jour même de sa naissance, lors d’une rafle menée à Mińsk Mazowiecki en Pologne, ses quatre frères et ses grands-parents paternels sont assassinés par les nazis, tandis que sa famille maternelle subit le même sort dans les camps d’extermination.
Pour échapper aux persécutions, ses parents se cachent dans le Dauphiné. Ils confient alors le nourrisson à une famille de paysans catholiques. Ces protecteurs courageux élèvent l’enfant avec une double culture spirituelle singulière. Chaque soir, ils lui font réciter conjointement le Notre Père et le Chema Israël, forgeant très tôt chez lui une sensibilité aiguë au rapprochement entre des mondes apparemment opposés.
Après cette enfance protégée mais hantée par le deuil indicible de la guerre, le jeune homme quitte le foyer familial à 17 ans. Il entame alors une longue période d’itinérance personnelle et professionnelle qui durera près de trois décennies. Tour à tour comédien, viticulteur, instituteur, secrétaire particulier d’une princesse égyptienne ou professeur de littérature en Allemagne, il explore la diversité des milieux sociaux avant de s’orienter vers la psychothérapie.
La thérapie sociale : réhabiliter le conflit pour désamorcer la violence
Au cours des années 1980, une intervention menée dans un centre hospitalier à Mantes-la-Jolie marque un tournant décisif. Confronté aux souffrances des équipes soignantes et aux discriminations entourant l’accueil de patients immigrés, le psychosociologue français constate l’échec des approches moralisatrices traditionnelles. Il théorise dès lors la thérapie sociale (Transformational Social Therapy), conçue comme une méthode d’intervention collective destinée à restaurer la confiance et la coopération.
Le postulat fondamental de Charles Rojzman repose sur une distinction nette entre deux notions souvent confondues. D’un côté, le conflit est un processus sain, structuré et indispensable à la vie démocratique. De l’autre côté, la violence représente un échec de la relation, alimenté par l’étouffement des désaccords réels. Selon ses analyses, contraindre les individus à un consensus de façade produit l’effet inverse de celui recherché. Le politiquement correct pousse sous le tapis des ressentiments qui finissent par exploser.
Dans son cadre clinique, l’auteur décrit quatre formes majeures de violence directement liées à la négation de l’Autre :
- La maltraitance physique ou psychologique, qui réduit autrui à un simple objet utile ou gênant.
- L’abandon ou l’indifférence, où la personne cesse purement et simplement d’exister pour le groupe.
- L’humiliation et le mépris, qui relèguent l’interlocuteur dans une infériorité statutaire.
- La culpabilisation systématique, qui désigne l’autre comme un être intrinsèquement malfaisant.
Chacune de ces attitudes constitue souvent un réflexe de survie émotionnelle pour dissimuler ses propres peurs. Lorsque la peur du rejet ou de l’agression n’est pas conscientisée, elle dérive vers ce que Wilhelm Reich appelait la « peste émotionnelle ». Les individus s’enferment alors dans des alliances régressives, alimentant des boucles de victimisation mutuelle.
Des quartiers populaires aux théâtres de tensions internationales
Afin de structurer ses interventions, le fondateur de la thérapie sociale crée en 1989 l’association Transformations thérapies sociales, avant de lancer la revue Impatiences Démocratiques. Plus tard, en 2003, il fonde avec Nicole et Igor Rothenbühler l’Institut Charles Rojzman, implanté en France et en Suisse, puis participe à la création du réseau INEDITS. Ces organismes assurent la formation de praticiens certifiés capables d’intervenir au cœur des crises institutionnelles et territoriales.
Sur le sol français, la méthode s’est déployée dans de nombreux contextes complexes. Des intervenants l’ont notamment mobilisée dans les banlieues sensibles pour organiser des confrontations directes entre jeunes et policiers. L’objectif consiste à dépasser les préjugés réciproques pour rétablir une parole sincère. La démarche a également trouvé sa place dans des établissements scolaires, des services de pédopsychiatrie et des centres de soins pour personnes dépendantes.
Parallèlement, la réputation de la méthode a dépassé les frontières de l’Hexagone. Charles Rojzman et ses équipes ont conduit des médiations post-conflit sur des terrains particulièrement meurtris par l’histoire. Leurs protocoles ont ainsi soutenu des démarches de reconstruction du lien communautaire au Rwanda après le génocide, en Colombie face aux guérillas, mais aussi au Proche-Orient, en Irlande du Nord, en Bosnie ou dans le Caucase.
Le travail universitaire a complété cette action de terrain. L’essayiste a dispensé son enseignement au sein du DESS de psychologie des actions interculturelles à l’université Nancy 2, ainsi qu’aux universités de Paris-Nanterre, Paris-Est et à Philadelphie, transmettant les clés d’une pratique clinique appliquée au corps social.
Un diagnostic sans complaisance sur les fractures contemporaines
Au fil de ses observations de terrain, l’analyste des relations humaines porte un regard critique sur l’évolution de la société occidentale. Dans ses écrits, il déplore l’illusion d’un « vivre-ensemble » incantatoire qui occulte la montée des haines identitaires. Pour lui, la multiplication des bulles communautaires et la tentation de la victimisation détruisent peu à peu le sentiment d’appartenance à une communauté de destin partagée.
L’institution scolaire cristallise une large part de cette inquiétude. Selon ses analyses, l’école républicaine souffre d’une rupture du pacte éducatif. La massification scolaire associée à une compétition méritocratique impitoyable génère un contingent massif d’élèves marginalisés. Privés de perspectives concrètes et d’un sentiment continu de leur propre valeur, beaucoup de jeunes basculent vers une rancœur tenace contre les institutions.
Concernant les banlieues françaises, Charles Rojzman note une dégradation nette par rapport aux décennies précédentes. Si les médiations des années 1980 et 1990 permettaient de réels rapprochements républicains, la diffusion de l’islamisme et le culte de l’affrontement ont durci les positions. Le repli communautaire menace aujourd’hui de transformer des fractures sociales en impasses politiques majeures.
Sur le plan géopolitique, son analyse du conflit israélo-palestinien reflète cette même exigence de vérité. Tout en reconnaissant l’humiliation et le sentiment d’injustice vécus par les populations palestiniennes depuis 1967, il rappelle que la paix demeure illusoire tant que le droit d’Israël à exister en sécurité reste contesté. Un règlement durable exigerait une séparation territoriale nette, la neutralisation des mouvements fanatiques et une reconnaissance mutuelle exempte de faux-semblants.
Un héritage intellectuel tourné vers l’action
L’œuvre de l’essayiste compte de nombreux ouvrages de référence qui ont balisé l’histoire de la psychosociologie française contemporaine. Parmi ses publications marquantes figurent plusieurs jalons intellectuels majeurs :
- Face au racisme (ouvrage collectif dirigé par Pierre-André Taguieff, 1991)
- La Peur, la haine et la démocratie. Introduction à une thérapie sociale (1992)
- Savoir vivre ensemble (avec Sophie Pillods, 1998)
- Comment ne pas devenir un électeur du Front National (1998)
- Freud : un humanisme de l’avenir (1998)
- La Thérapie Sociale (avec Nicole et Igor Rothenbühler, 2016)
- La société malade : échec du vivre ensemble, chaos identitaire : comment éviter la guerre civile (2025)
Son travail sur le terrain a également fait l’objet d’un documentaire marquant réalisé par Bernard Mangiante, À l’écoute de la police, qui montre la mise en œuvre brute de ses cercles de parole avec les forces de sécurité.
À travers ses livres et ses séminaires, Charles Rojzman rappelle inlassablement qu’une démocratie saine exige du courage relationnel. En invitant chacun à assumer ses différends sans céder à la tentation de détruire l’autre, sa pensée offre une boussole précieuse pour préserver la paix civile et réapprendre à faire société ensemble.






