Peu d’artistes peuvent se vanter d’avoir traversé neuf décennies consécutives sous les projecteurs du divertissement américain. Dès l’âge de trois ans, Rose Marie a conquis le public par sa voix singulière et son sens inné du comique. Née en août 1923 à Manhattan sous le nom de Rose Marie Mazzetta, elle est devenue au fil des générations une figure incontournable du vaudeville, de la radio, du grand écran et surtout de la télévision naissante.
Fille de l’acteur de vaudeville Frank Curley et formée à la Professional Children’s School de New York, elle a su transformer son statut d’enfant star en une carrière adulte solide et respectée. Son parcours retrace à lui seul l’histoire du spectacle populaire aux États-Unis, depuis l’avènement du cinéma parlant jusqu’aux sitcoms modernes.
De l’enfant prodige du jazz aux cabarets de l’après-guerre
Sous le pseudonyme de Baby Rose Marie, la jeune interprète fait sensation à la fin des années 1920. Elle tourne dès 1929 dans le court métrage sonore Baby Rose Marie the Child Wonder et anime sa propre émission radiophonique jusqu’en 1934. Sa voix étonnamment grave et mature pour son jeune âge intrigue et séduit immédiatement les auditeurs à travers tout le pays.
En mars 1932, elle entre dans l’histoire de la musique enregistrée lors d’une session mémorable aux studios Victor. Accompagnée par le prestigieux orchestre de jazz de Fletcher Henderson, elle enregistre la chanson Say That You Were Teasing Me. Le disque rencontre un immense écho public. Cette performance fera d’elle, selon les historiens des classements musicaux, la dernière artiste survivante à avoir classé un hit musical avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.
En grandissant, Rose Marie négocie avec brio la délicate transition vers les rôles d’adultes. Elle écume les salles de concert et les boîtes de nuit les plus réputées. En 1946, elle participe notamment à la soirée d’inauguration du célèbre hôtel Flamingo à Las Vegas. Dans ses mémoires, elle évoquera sans détour ses interactions avec les figures marquantes du milieu de l’époque qui géraient ces établissements naissants.
Sally Rogers et l’âge d’or du petit écran
Bien qu’elle ait brillé sur les planches de Broadway aux côtés de Phil Silvers dans la comédie musicale Top Banana en 1951, c’est véritablement la télévision qui va lui offrir sa consécration nationale. À partir de 1961, elle incarne la talentueuse scénariste comique Sally Rogers dans la série culte The Dick Van Dyke Show. Durant cinq saisons, son personnage indépendant, drôle et moderne bouscule les stéréotypes féminins de l’époque sur la chaîne CBS.
Aux côtés de son complice Morey Amsterdam, elle impose un sens du timing comique remarquable qui marque durablement les téléspectateurs. Par la suite, elle rejoint la distribution du Doris Day Show entre 1969 et 1971 dans le rôle de Myrna Gibbons. Les producteurs font régulièrement appel à son énergie débordante, qu’il s’agisse de séries policières comme S.W.A.T. ou de comédies telles que My Sister Eileen.
Rose Marie devient également une figure familière des jeux télévisés grâce à sa présence régulière dans The Hollywood Squares. Installée sur la case centrale supérieure de la grille, elle régale le public américain par ses répliques improvisées et son autodérision légendaire.
Une voix engagée et une longévité exceptionnelle
Tout au long de son existence, l’actrice a su préserver une franchise exemplaire face aux dérives du milieu artistique. Lors de l’adaptation cinématographique de Top Banana en 1954, le producteur coupe ses numéros chantés après son refus explicite de céder à ses avances. Elle témoignera plus tard avec lucidité sur cet épisode, soulignant la rareté de ces représailles directes sur l’ensemble de son très long parcours.
Mariée pendant près de deux décennies au trompettiste Bobby Guy, disparu prématurément en 1964, elle a toujours su rebondir et multiplier les projets scéniques. Entre 1977 et 1985, elle parcourt ainsi les États-Unis au sein de la joyeuse revue théâtrale 4 Girls 4, tout en multipliant les apparitions comme invitée dans des séries comme Murphy Brown ou Wings.
Consacrée par une étoile sur le Walk of Fame d’Hollywood, la comédienne a fait l’objet d’un documentaire biographique intitulé Wait for Your Laugh en 2017. Éteinte à l’âge de 94 ans à Van Nuys, Rose Marie laisse derrière elle l’héritage d’une pionnière courageuse qui a su faire rire plusieurs générations sans jamais renoncer à son indépendance.






