Comment redonner une voix à celles et ceux que l’histoire officielle a relégués au second plan ? C’est tout l’enjeu des recherches menées par Mélanie Traversier, chercheuse qui explore les coulisses du spectacle et de la musique à l’époque moderne. En s’intéressant aux trajectoires des artistes oubliés, elle bouscule notre vision classique des Lumières.
Cette démarche ne se limite pas à l’écriture académique. En effet, en associant la rigueur de l’archive à la sensibilité de la scène, elle fait revivre des parcours de vie d’une étonnante modernité. Elle montre ainsi comment les rapports de pouvoir, le genre et la technique se croisent dans l’Europe du XVIIIe siècle.
Le parcours d’excellence de Mélanie Traversier entre archives et transmission
Avant de devenir une figure académique reconnue, l’universitaire a suivi une formation de premier plan. Ancienne élève de l’École normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud, elle obtient également le diplôme de l’Institut d’études politiques de Paris avant de décrocher l’agrégation d’histoire. Ce bagage solide lui permet d’embrasser une carrière d’enseignante et de chercheuse dans plusieurs institutions prestigieuses.
Son parcours l’amène ainsi à enseigner à l’université de Grenoble, à l’ENS de Fontenay-Saint-Cloud ou encore à l’École française de Rome. Par la suite, elle s’établit dans le Nord de la France. En 2011, elle devient maîtresse de conférences en histoire moderne à l’Université de Lille, au sein du laboratoire IRHiS. Ses travaux remarqués lui permettent d’être nommée membre junior de l’Institut universitaire de France pour la période de 2015 à 2020.
Récemment, l’Université de Lille l’a nommée professeure des universités en histoire moderne. En parallèle de ses cours, elle assume des responsabilités collectives importantes, notamment comme secrétaire générale de la SFHU. Elle s’investit également dans le comité de lecture de la revue Histoire Urbaine, confirmant son ancrage dans la recherche sur les espaces citadins.
L’opéra et la reine : premières enquêtes italiennes
Dès ses premiers travaux, Mélanie Traversier oriente ses recherches vers l’Italie et l’univers du spectacle. En 2005, elle soutient sa thèse de doctorat consacrée à la politique de la musique à Naples. Cette recherche approfondie donne lieu à la publication d’une monographie majeure publiée en 2009 par l’École française de Rome, intitulée Gouverner l’opéra. Elle y décrypte les rouages politiques d’un art total dans la cité napolitaine de la fin du XVIIIe siècle.
Quelques années plus tard, le hasard des archives lui offre une découverte exceptionnelle. En 2012, elle retrouve chez un collectionneur américain un manuscrit inédit de Marie-Caroline de Habsbourg-Lorraine, reine de Naples et sœur de Marie-Antoinette. Ce document précieux constituait le chaînon manquant du journal intime de la souveraine, rédigé en français entre 1781 et 1785.
Après un minutieux travail de transcription, la chercheuse publie en 2017 une édition critique de ce texte sous le titre Le Journal d’une reine. À travers cet ouvrage de plus de 600 pages, elle analyse la discipline des sentiments de la souveraine. De plus, elle met en lumière son observation fine des réformes politiques de l’époque des Lumières.
L’harmonica de verre ou la mécanique du genre
C’est avec son étude sur un instrument insolite que Mélanie Traversier approfondit sa méthode socio-historique. Publié en 2021, son essai L’harmonica de verre et Miss Davies explore les mécanismes de la célébrité au XVIIIe siècle. Issu de son habilitation à diriger des recherches soutenue en 2020, ce livre retrace le destin de Mary Ann Davies, première virtuose de cet instrument inventé par Benjamin Franklin.
Pour mener à bien cette étude, la spécialiste a dû surmonter un défi de taille : l’asymétrie flagrante des sources historiques. En effet, si les écrits sur Franklin abondent, les traces de Miss Davies, morte célibataire et sans descendance, restent extrêmement rares. Pour contourner cet obstacle, elle a analysé une lettre de détresse de la musicienne comme une preuve d’agentivité féminine pour mobiliser ses réseaux de soutien.
Grâce à la découverte de dizaines de lettres de recommandation, l’universitaire a reconstitué le réseau de patronage des sœurs Davies en Europe. Elle montre comment le statut d’enfant prodige de la jeune fille a suscité la fascination du public. Toutefois, l’étude révèle aussi les barrières physiques imposées aux femmes, qui devaient se cantonner à des instruments respectant les convenances corporelles.
L’harmonica de verre lui-même finit par susciter une vive controverse médicale. Bien qu’utilisé initialement pour ses vertus thérapeutiques par Franz Anton Mesmer, ses vibrations répétées furent accusées de perturber le système nerveux. La dégradation de la santé de Miss Davies a ainsi contribué à discréditer l’instrument auprès du public de l’époque.
La production scientifique foisonnante et collective de Mélanie Traversier
Au-delà de ses monographies personnelles, Mélanie Traversier anime de nombreux projets de recherche collectifs. Elle s’intéresse particulièrement aux mobilités artistiques et à la place des femmes dans le spectacle. Parmi ses multiples publications en collaboration, on peut citer :
- Mélodies Urbaines, co-dirigé en 2008, qui explore la musique dans les villes européennes ;
- Le prince et les arts en France et en Italie, paru en 2010 ;
- Le numéro spécial Aller au théâtre en 2014, suivi d’une communication sur la surveillance policière autour des théâtres ;
- Le volume Musiques nomades publié en 2015 pour la revue Diasporas.
En 2019, elle co-dirige également l’ouvrage La musique a-t-elle un genre ?, qui questionne les représentations masculines et féminines dans l’art sonore. Plus récemment, elle a participé à la direction de l’ouvrage collectif Spectatrices ! De l’Antiquité à nos jours en 2022. Actuellement, la chercheuse prépare un nouveau livre consacré aux appropriations européennes des instruments de musique non-européens au XVIIIe siècle.
De l’amphithéâtre aux planches : l’histoire incarnée
La singularité de Mélanie Traversier réside aussi dans sa double identité d’historienne et de comédienne. Formée au Cours Florent, elle monte régulièrement sur scène depuis 2009. Elle conçoit cette activité comme un prolongement de ses recherches, en créant des conférences-performances et des lectures théâtralisées dans de grands festivals nationaux.
Sur scène, elle collabore avec de nombreux comédiens et metteurs en scène de renom. Elle a notamment co-créé les capsules féministes Nous Autres avec Marie-Laure Crochant. En 2016, elle a également adapté la correspondance passionnée entre Jean-Jacques Rousseau et Henriette lors du Festival de la Correspondance de Grignan.
Son activité artistique s’étend également au cinéma et à l’enregistrement sonore. Récemment, elle a prêté sa voix pour le livre-audio du roman Gueule demi et a joué dans la pièce Les Fâcheux de Molière. Le public pourra aussi la retrouver à l’écran dans le long-métrage Les loups d’Isabelle Prim, dont la sortie était annoncée pour 2025.
Réception critique et nuances documentaires
Bien qu’unanimement salué pour sa rigueur, l’ouvrage sur l’harmonica de verre présente quelques variations matérielles selon les bases de données. Par exemple, la notice de l’université de Lille mentionne 505 pages, tandis que le dépôt HAL en compte 499. De son côté, la recension parue dans la revue des Annales indique un volume de 512 pages. Ces légères divergences illustrent la complexité du référencement bibliographique universitaire.
Sur le plan scientifique, certaines analyses critiques ont suggéré des pistes d’approfondissement pour cet ouvrage. Bien que l’étude du genre y soit jugée remarquable, une recension regrette un manque de développements intersectionnels. Selon cette critique, le livre aurait pu explorer plus en détail les liens entre genre, race et handicap, notamment en s’intéressant aux joueurs d’harmonica amérindiens ou en situation de handicap.
En combinant l’archive historique et la pratique théâtrale, Mélanie Traversier ouvre de nouvelles voies pour la diffusion des savoirs. Son approche sensible et rigoureuse montre que l’histoire des femmes et de la musique gagne à être non seulement lue, mais aussi incarnée sur scène pour toucher un plus large public.
