Prononcer le nom de Jacques Borel revient à faire coexister deux mondes radicalement opposés dans l’imaginaire français. D’un côté, ce patronyme évoque le self-service, l’industrialisation de nos assiettes et la standardisation des repas sur l’autoroute. De l’autre, il incarne la recherche douloureuse du temps perdu, la poésie et les exigences de la haute littérature récompensée par le plus prestigieux des prix littéraires.
En effet, derrière cette identité unique se cachent deux hommes aux destins exceptionnels mais totalement distincts. Le premier, Jacques Borel, entrepreneur visionnaire et controversé, a bouleversé les habitudes de consommation de millions de salariés et de vacanciers. Le second, écrivain secret et torturé par les traumatismes de son enfance, a consacré sa plume à explorer les méandres de la mémoire humaine.
L’empire de la table selon Jacques Borel, pionnier de la restauration industrielle
Des débuts fulgurants sous le signe de l’efficacité américaine
Né à Paris en avril 1927, le premier Jacques Borel grandit dans une famille nombreuse bousculée par les revers de fortune de la crise de 1929. Durant la guerre, le jeune homme s’engage comme coursier dans la Résistance tout en peinant à décrocher son baccalauréat. Pourtant, sa trajectoire bifurque brillamment lorsqu’il intègre l’école HEC, dont il sort diplômé en 1950.
C’est chez le géant informatique IBM que l’entrepreneur français fait ses premières armes. Envoyé en stage aux États-Unis, il y découvre des méthodes commerciales agressives et d’une efficacité redoutable. Fort de cette expérience, il décide d’appliquer ces concepts novateurs au secteur de l’alimentation en France.
Ainsi, il fonde en juillet 1957 son tout premier établissement parisien, baptisé L’Auberge Express, avec l’ambition de servir douze clients par minute. Quelques années plus tard, en mai 1961, le pionnier du ticket-restaurant franchit un cap historique en ouvrant le premier restaurant de hamburgers sous l’enseigne britannique Wimpy. À une époque où le travail des femmes progresse et réduit le temps passé en cuisine, cette formule rapide séduit immédiatement la jeunesse.
La révolution du Ticket Restaurant et des Restoroutes
Le fondateur du groupe Borel ne s’arrête pas en si bon chemin. En 1962, il importe de Grande-Bretagne une idée simple mais de grande envergure : le Ticket Restaurant. Pour imposer ce titre de paiement, l’homme d’affaires fait preuve d’une ténacité hors du commun. Il réalise en effet près de 2 700 visites de lobbying auprès des administrations pour obtenir, en 1967, l’exonération fiscale de la part patronale. Aujourd’hui, ce système fait partie intégrante du quotidien de millions de travailleurs français.
Parallèlement, Jacques Borel s’attaque au marché naissant des autoroutes en créant l’enseigne Restop. Ses établissements, construits en pont au-dessus des voies, captent les flux de vacanciers avec une efficacité scientifique. Dans ces self-services géants, les flux sont tellement optimisés que la rotation des tables augmente de 30 %. Cependant, l’obsession du rendement pousse le magnat de la restauration à équiper ses serveurs de podomètres pour traquer le moindre pas inutile.
La chute de l’empire de Jacques Borel et son combat pour la TVA
Malgré ses succès commerciaux insolents, notamment le rachat de la prestigieuse chaîne d’hôtels Sofitel, la machine s’enraye à la fin des années 1970. En 1977, ses propres banquiers l’écartent sans ménagement de la direction de son groupe. Cette éviction de l’entrepreneur français ouvre la voie à une restructuration majeure qui donnera naissance au géant hôtelier Accor. Par conséquent, ses célèbres Restoroutes changent de mains et sont progressivement rebaptisés sous l’enseigne L’Arche.
Après un exil à l’étranger marqué par plusieurs revers commerciaux, l’infatigable Jacques Borel revient en France pour mener un dernier combat. Dès les années 1990, il met son expertise de lobbyiste au service des professionnels de la restauration. Il devient ainsi l’un des principaux artisans de la baisse de la TVA à 5,5 %, finalement obtenue en 2009 après des décennies de négociations acharnées. À plus de 90 ans, depuis sa résidence de Neuilly, cet homme de réseaux peaufine désormais la rédaction de ses mémoires.
La cible des critiques : l’homme derrière la caricature de Tricatel
Le symbole de la malbouffe et la naissance de Tricatel
Toutefois, cette quête absolue de rentabilité et de standardisation a valu à Jacques Borel une impopularité féroce. Dans une France profondément attachée à sa gastronomie traditionnelle, il devient rapidement le symbole de la malbouffe et de la destruction du repas classique. L’entrepreneur assume d’ailleurs cette image rugueuse, affirmant dans la presse préférer l’obéissance à l’amour de ses contemporains.
Cette hostilité publique trouve son apogée au cinéma en 1976. Le réalisateur Claude Zidi s’inspire directement de lui pour créer le personnage de Jacques Tricatel, le PDG cynique incarné par Julien Guiomar dans le film culte L’Aile ou la Cuisse.
De plus, le monde de la culture populaire ne l’épargne pas :
- L’humoriste Coluche le brocarde régulièrement dans ses sketchs, associant ses formules à de la nourriture de mauvaise qualité.
- Le chanteur Eddy Mitchell lui dédie des couplets moqueurs dans sa chanson L’Auto-stoppeuse.
- La bande dessinée Achille Talon utilise son nom comme synonyme de promoteur imprudent construisant au milieu des autoroutes.
L’autre Jacques Borel : le chercheur du temps perdu et de l’intime
Une enfance douloureuse de Jacques Borel au cœur du secret
À l’opposé de ce tumulte industriel et médiatique, un autre Jacques Borel a marqué le XXe siècle par la discrétion et la profondeur de ses écrits. Né en décembre 1925 à Paris, cet homme de lettres traverse une enfance particulièrement douloureuse, marquée par le deuil et la précarité. Son père meurt alors qu’il n’est âgé que de quatre mois.
Par la suite, Jacques Borel grandit dans un environnement singulier et marginal. Sa mère travaille comme femme de chambre dans un hôtel de passe de la Bastille géré par son propre oncle. Cette jeunesse passée dans un lupanar devient son traumatisme fondateur, une source inépuisable de honte et d’humiliation qui irriguera toute son œuvre littéraire. Plus tard, la lente dérive de sa mère vers la folie psychiatrique ajoutera une blessure supplémentaire à sa sensibilité d’écorché vif.
De la chaire d’anglais au Prix Goncourt
Pour échapper à ce destin pesant, il se réfugie dans les études. Brillant élève au Lycée Henri-IV puis à la Sorbonne, il devient professeur d’anglais et enseigne dans de prestigieux établissements parisiens. Passionné de poésie, il se consacre également à la traduction d’auteurs complexes comme James Joyce et réalise un travail colossal en éditant l’œuvre de Paul Verlaine pour la Bibliothèque de la Pléiade.
C’est en 1965 que sa trajectoire littéraire éclate au grand jour. Son tout premier roman, intitulé L’Adoration, reçoit le prestigieux Prix Goncourt. Ce livre puissant, confession impudique et poignante sur la relation fusionnelle qu’il entretenait avec sa mère, captive la critique et le public par sa force psychologique.
Une œuvre hantée par la mémoire et la confession
Profondément influencé par le style de Marcel Proust, l’écrivain Jacques Borel développe une écriture caractérisée par des phrases amples, sinueuses et d’une grande complexité syntaxique. Son œuvre est presque exclusivement autobiographique, tournée vers l’exploration minutieuse du souvenir et de la culpabilité. Il s’éteint en septembre 2002 à l’âge de 76 ans, laissant derrière lui une bibliographie riche et exigeante.
Parmi ses nombreux écrits, on peut distinguer plusieurs familles d’ouvrages :
- Les récits autobiographiques majeurs : L’Adoration (1965), Le Retour (1970) et L’Aveu différé (1997), confessions intimes sur son enfance et ses déchirements familiaux.
- Les chroniques de la douleur : La Dépossession (1973), récit de la folie de sa mère, et L’Effacement (1998).
- Les essais et travaux critiques : Ses études sur Marcel Proust (1972) et ses réflexions théoriques rassemblées dans Propos sur l’autobiographie (1994).
- La poésie et les textes courts : Des recueils de poèmes comme Sur les murs du temps (1989) ou Petite histoire de mes rêves (1981).
Ainsi, le nom de Jacques Borel dessine une étonnante fresque de la France des Trente Glorieuses, oscillant sans cesse entre la recherche du rendement et l’exploration de l’âme humaine. Que l’on retienne le bâtisseur d’empires industriels ou le tisseur de phrases proustiennes, ces deux destins rappellent que derrière un simple patronyme peuvent coexister les ambitions les plus matérielles et les quêtes artistiques les plus intimes.
