Derrière un patronyme apparemment commun se cachent parfois des trajectoires de vie hors du commun qui marquent profondément leur époque. En France, le nom de Pierre Pasquier évoque deux figures majeures de notre histoire contemporaine. D’un côté, la mémoire collective retient un pionnier de l’informatique moderne, cofondateur du groupe Sopra Steria. De l’autre, l’histoire coloniale conserve le souvenir d’un haut fonctionnaire ayant administré l’Indochine durant l’entre-deux-guerres.
Bien que ces deux hommes n’aient aucun lien de parenté, leurs parcours respectifs illustrent la force de l’ambition française. De plus, il convient de distinguer ces personnalités de la célèbre dynastie industrielle de la brioche, menée quant à elle par Pascal Pasquier. Plongeons dans ces destins croisés qui ont façonnés l’économie et l’histoire.
Pierre Pasquier, le bâtisseur de l’empire informatique Sopra Steria
Le parcours universitaire de Pierre Pasquier jusqu’à ses débuts chez Bull
Né sous le nom de Fernand Pasquier le 20 août 1935, l’homme d’affaires choisit plus tard Pierre comme prénom d’usage. Après de brillantes études, il obtient une licence de mathématiques à l’Université de Rennes en 1962. Ce bagage scientifique lui ouvre rapidement les portes d’un secteur technologique alors en pleine ébullition.
En effet, il commence sa carrière professionnelle chez le constructeur Bull au début des années 1960. C’est au sein de cette entreprise qu’il fait une rencontre déterminante en la personne de Serge Kampf, son supérieur hiérarchique, avec qui il se lie d’une profonde amitié. Ensemble, ils décident rapidement de se lancer dans l’aventure entrepreneuriale.
Les deux associés fondent alors la société Sogeti, une entreprise d’ingénierie informatique qui deviendra plus tard le géant Capgemini. Cependant, Pierre Pasquier choisit de quitter l’aventure lorsque son employeur décide d’arrêter d’investir dans les grandes machines et les mainframes. Ce désaccord stratégique va s’avérer être le point de départ d’une réussite encore plus éclatante.
La naissance et l’envol de Sopra
Rebondissant immédiatement après son départ, il crée en 1968 la société Sopra à Annecy, aux côtés de François Odin et de son fidèle ami Serge Kampf. L’entreprise se développe rapidement dans le conseil et les services informatiques. Pour soutenir cette croissance, l’homme d’affaires français pilote avec succès l’introduction en bourse de la société en 1990.
Par la suite, l’entreprise franchit une nouvelle étape stratégique en juin 2011. Pierre Pasquier orchestre alors l’introduction en bourse d’Axway Software, une filiale dont il conserve la présidence du conseil d’administration. Cette opération démontre sa capacité à valoriser les actifs du groupe de manière autonome.
Parallèlement, la gouvernance de l’entreprise évolue pour s’adapter à sa nouvelle dimension. Le fondateur exerce la fonction de Président-Directeur général de Sopra Group jusqu’au 20 août 2012, date à laquelle les rôles de Président et de Directeur général sont dissociés. Il prend également la tête de Sopra GMT, la holding animatrice de l’ensemble.
La fusion historique avec Steria
L’année 2014 marque un tournant historique pour le groupe informatique avec la fusion de Sopra et de Steria. Cette opération financière majeure prend la forme d’un échange d’actions entre Sopra, qui affiche une capitalisation d’un milliard d’euros, et Steria, évaluée à 500 millions d’euros.
Pour convaincre les actionnaires de Steria, l’accord prévoit une prime de fusion de 50 % sur le cours spot. Cette prime généreuse se justifie par le potentiel de marge de Steria ainsi que par la hausse récente du cours de Sopra. Grâce à ce rapprochement, le nouvel ensemble conserve le contrôle de la majorité du capital.
Sur le plan opérationnel, cette alliance permet de regrouper plus de 8 000 collaborateurs dans des centres de services nearshore et offshore. Alors que François Enaud assume la direction générale opérationnelle, Pierre Pasquier prend la présidence de cette nouvelle puissance du secteur technologique européen.
Une longévité exceptionnelle et une fortune colossale
Malgré le poids des années, le président du conseil d’administration ne montre aucun signe de fatigue. En 2024, l’assemblée générale de Sopra Steria vote une résolution spectaculaire en repoussant la limite d’âge du président à 94 ans. Cette décision permet à l’homme d’affaires, alors âgé de 88 ans, de poursuivre son mandat.
Pour mener à bien sa mission, il s’entoure d’un solide réseau de co-mandataires, parmi lesquels figurent Eric Pasquier, Eric Hayat ou encore Rajesh Krishnamurthy. En plus de ses activités au sein du groupe, il s’implique activement dans l’écosystème numérique en tant que membre du Syntec Informatique.
Cette longévité s’accompagne d’une progression remarquable de sa fortune professionnelle au fil des ans. En 2015, son patrimoine est estimé à 190 millions d’euros, avant de grimper à 320 millions l’année suivante. En 2024, sa fortune dépasse les 700 millions d’euros grâce à ses parts dans Sopra Steria et Axway.
Par la suite, en 2025, sa fortune professionnelle atteint 925 millions d’euros, ce qui représente une hausse de 32 % en un an. Ce montant exceptionnel le classe à la 151e place des plus grandes fortunes françaises. Il détient alors près de 14 % de Sopra Steria et environ 32 % de l’éditeur 74Software.
Bien que les sources divergent sur les chiffres de Sopra Steria Group pour l’exercice 2024, le groupe affiche une santé insolente. Certaines sources font état d’un chiffre d’affaires d’environ deux milliards d’euros, tandis que d’autres évoquent un chiffre d’affaires global de 5,8 milliards d’euros. Les filiales comme Cimpa ou SBS Software contribuent également à cette dynamique globale.
Pierre Pasquier, le diplomate de l’Empire colonial en Indochine
L’ascension rapide de Pierre Pasquier dans l’administration coloniale
Plus d’un demi-siècle avant l’épopée informatique, un autre Pierre Pasquier marquait l’histoire de France à l’autre bout du monde. Né le 6 février 1877 à Marseille, Pierre Marie Antoine Pasquier est le fils d’un négociant. Orphelin de père à seulement onze mois, il grandit sous l’influence de sa mère et de sa grand-mère, veuve d’un officier de marine.
Après une scolarité au Lycée de Marseille, il intègre la prestigieuse École coloniale dont il sort diplômé en 1898. En 1902, il épouse sa nièce Elise Pasquier. Son fils Armand suivra plus tard ses pas dans l’administration avant de s’illustrer durant la Seconde Guerre mondiale.
Sa carrière décolle véritablement lorsqu’il est nommé Administrateur des Services Civils de l’Indochine, puis Résident supérieur en Annam en 1921. À ce poste, il déploie de remarquables talents de diplomate. Il accueille notamment le maréchal Joffre à Hué en janvier 1922 et l’accompagne jusqu’à Hanoï.
Au sommet du pouvoir indochinois et une fin tragique
Durant son mandat, l’administrateur organise un événement diplomatique majeur : le voyage officiel de l’empereur Khải Định en France en 1922. Ce périple historique mène le souverain de l’Exposition coloniale de Marseille aux salons de l’Élysée. Grâce à ces succès, Pierre Pasquier est nommé Gouverneur général de l’Indochine en 1928, poste qu’il occupera jusqu’à sa mort.
Cependant, le destin le frappe brutalement le 15 janvier 1934. À l’âge de 56 ans, il périt dans le tragique accident d’avion du Dewoitine D.332 « Émeraude » près de Corbigny. Cette terrible catastrophe aérienne coûte également la vie à plusieurs grandes figures de l’aviation civile française.
Pour saluer son action, l’État lui décerne le titre de Grand Officier de la Légion d’honneur en 1932. De plus, un timbre postal est émis à son effigie et un navire de ligne porte son nom dans les années 1930. Il laisse derrière lui l’image d’un administrateur colonial dévoué et particulièrement respecté.
Ne pas confondre : l’homonymie de la Brioche Pasquier
Une saga agroalimentaire distincte
Au-delà de ces deux hommes d’influence, le nom de Pasquier résonne également dans le quotidien des Français à travers les rayons de l’agroalimentaire. Toutefois, il convient de ne pas confondre l’informaticien Pierre Pasquier avec la famille fondatrice de la célèbre Brioche Pasquier, actuellement présidée par Pascal Pasquier.
Cette aventure industrielle débute modestement en 1936 sous la forme d’une boulangerie familiale aux Cerqueux, en Maine-et-Loire. Grâce à l’effort des cinq fils des fondateurs, la petite entreprise artisanale s’est transformée au fil des décennies en un leader de l’industrie agroalimentaire.
Aujourd’hui, ce groupe compte environ 4 000 salariés et réalise un chiffre d’affaires de 950 millions d’euros. Bien que cette saga familiale n’ait aucun lien direct avec les systèmes d’information de Sopra Steria ou l’administration indochinoise, elle partage avec eux le goût de l’indépendance et de l’excellence française.
Qu’il s’agisse de conquérir les sommets de l’informatique européenne ou de naviguer dans les eaux complexes de la diplomatie du XXe siècle, le nom de Pierre Pasquier reste synonyme d’ambition et de vision à long terme. Ces parcours croisés rappellent que derrière un simple patronyme se construisent des empires industriels et des pages d’histoire qui continuent d’influencer notre présent.
