Chaque année, la grand-messe du cinéma français réunit le septième art sous les projecteurs, perpétuant un rituel immuable. Derrière le faste de ces soirées prestigieuses se cache l’héritage de Georges Cravenne, l’homme qui a importé les méthodes spectaculaires de Hollywood pour façonner la culture française de l’après-guerre.
En effet, ce pionnier de la communication a su transformer la promotion artistique en un véritable art de l’événement. Son parcours, jalonné de coups d’éclat et marqué par des drames personnels, retrace l’histoire d’une industrie qu’il a largement contribué à professionnaliser.
De Kairouan à la plume de critique : la naissance du destin de cinéma de Georges Cravenne
Né Joseph Raoul Cohen le 24 janvier 1914 à Kairouan, sous protectorat français, le futur Georges Cravenne grandit dans un univers marqué par la créativité. Son frère aîné, Marcel Cravenne, se tourne rapidement vers la réalisation après avoir été l’assistant de Frank Capra à Hollywood. De son côté, le jeune homme fait ses premiers pas dans le cinéma en 1934 comme clapman sur un tournage de Fernandel.
Cependant, sa véritable plume s’affirme dans le journalisme. Dès 1935, il écrit pour la revue Cinémagazine sous la direction du cinéaste Marcel Carné. Plus tard, il crée la rubrique cinéma du quotidien Paris-Soir, sous l’égide de Pierre Lazareff. C’est dans ce bouillonnement intellectuel qu’il participe activement, en 1937, à la fondation du prix Louis-Delluc. La Seconde Guerre mondiale interrompt cet élan, mais il parvient à échapper à la Gestapo durant l’Occupation.
L’invention des relations publiques à la française
À la Libération, le journaliste participe à la réouverture du célèbre cabaret du Lido, un événement situé en 1946 ou 1947 selon les chroniques de l’époque. Puis, en 1948, il franchit un pas décisif en ouvrant sa propre agence de relations publiques, devenant le véritable pionnier de cette discipline en France. Son portefeuille de clients rassemble rapidement les plus grands noms de l’époque, de Jean Renoir à Brigitte Bardot, en passant par Yves Montand et Simone Signoret.
Pour imposer ses clients et ses films, Georges Cravenne conçoit des coups d’éclat mémorables. En 1957, il orchestre ainsi l’inauguration de l’escalier mécanique du cinéma Grand Rex en présence de la star hollywoodienne Gary Cooper. L’année suivante, il réalise un coup de maître en organisant le récital de Maria Callas à l’Opéra de Paris. Cet événement mondain survient seulement onze mois après l’annulation controversée de la cantatrice à Rome. Grâce à ces mises en scène spectaculaires, il associe le monde des arts aux élites financières pour séduire les photographes et s’assurer une place de choix au journal télévisé de 20 heures.
Les César, les Molières et les 7 d’Or : l’art d’institutionnaliser la récompense selon Georges Cravenne
Fort de ses succès promotionnels, le créateur des César souhaite offrir au cinéma français une vitrine comparable aux Oscars américains. C’est pourquoi il fonde l’Académie des arts et techniques du cinéma entre 1974 et 1975. Il en assurera le secrétariat général pendant trente ans, jusqu’à l’âge de 90 ans. Pour la statuette, le fondateur de la cérémonie fait appel à son ami sculpteur César, qui conçoit une compression en bronze doré. Le nom s’impose naturellement, mêlant l’hommage à l’artiste, la consonance avec la récompense américaine et l’univers de Marcel Pagnol.
La toute première cérémonie se déroule en 1976, couronnant notamment le long-métrage Le Vieux Fusil et l’actrice Romy Schneider. Contrairement au modèle américain, Georges Cravenne impose que tous les membres votent pour l’ensemble des catégories. De plus, il instaure un protocole de confidentialité absolu. Il récupère les résultats scellés chez l’huissier de justice le jour même à 16 heures, refusant catégoriquement de divulguer les lauréats avant l’ouverture des enveloppes sur scène.
Cette rigueur n’empêche pas quelques frictions artistiques. Par exemple, Jean-Paul Belmondo boycottera la cérémonie en signe de protestation, reprochant à Georges Cravenne d’avoir privilégié l’œuvre de son ami sculpteur plutôt que celle de son propre père, Paul Belmondo. Néanmoins, l’inventeur des César élargit son concept à d’autres disciplines en créant les Molières pour le théâtre et les 7 d’Or pour la télévision. En l’an 2000, l’Académie lui rend enfin hommage en lui décernant un César d’honneur, une distinction exigée par Alain Delon pour accepter la présidence de cette 25e édition.
Le drame de Marignane : quand la géopolitique brise la vie privée
Derrière les sourires des tapis rouges se cache pourtant un drame intime d’une violence inouïe. Le 18 octobre 1973, la France célèbre la sortie nationale de la comédie Les Aventures de Rabbi Jacob, dont Georges Cravenne gère la campagne de promotion. En pleine guerre du Kippour, l’atmosphère internationale est électrique. C’est ce jour précis que choisit Danielle Cravenne, la seconde épouse du communicant, pour détourner un Boeing 727 d’Air France reliant Paris à Nice.
Armée d’une carabine de calibre .22 Long Rifle et d’un pistolet factice, la jeune femme, décrite comme psychologiquement instable, exige l’interdiction du film qu’elle juge intolérable. Les motivations exactes de son geste font l’objet de versions divergentes : si la majorité des observateurs évoque un militantisme pro-palestinien, certaines analyses affirment au contraire qu’elle avait pris fait et cause pour Israël. L’avion atterrit à l’aéroport de Marseille-Marignane pour un ravitaillement. Après avoir libéré les passagers, elle conserve le commandant de bord et le chef de cabine en otages.
Les forces de l’ordre, identifiées comme le GIPN ou un tireur d’élite du GIGN selon les sources, donnent l’assaut final. Touchée par balles à la tête et à la poitrine, Danielle Cravenne décède à l’âge de 35 ans dans l’ambulance. Meurtri par cette perte et indigné par le traitement médiatique de l’affaire, notamment par le journal Libération, Georges Cravenne intente un procès à l’État français. Représenté par les célèbres avocats Robert Badinter et Georges Kiejman, la justice le déboute finalement de ses demandes d’indemnisation.
De la gloire à la transmission : l’héritage d’un maître de la communication
Malgré ce terrible épisode, Georges Cravenne poursuit ses activités dans le monde du spectacle. En 1980, il s’essaie à la production cinématographique avec le film Pile ou face de Georges Lautner, qui remporte un vif succès populaire. Parallèlement, il collabore étroitement avec Françoise Dumas, qui orchestrera plus tard les grands événements de l’État et du luxe. Ses accomplissements lui valent de prestigieuses distinctions nationales, dont la dignité de Grand officier de la Légion d’honneur reçue en juillet 2008.
Le père des César s’éteint le 10 janvier 2009 à Paris, à l’aube de ses 95 ans. Sa dépouille repose désormais au cimetière du Montparnasse aux côtés de son frère Marcel, non loin de la sépulture de Marguerite Duras. Sa descendance perpétue son lien avec les médias et la culture, à l’image de son fils Charles, cadre dans la promotion cinématographique, de François-David, collaborateur ministériel, et de Rebecca, journaliste de télévision.
Cependant, l’évolution des cérémonies qu’il a créées suscite parfois des regrets. Certains observateurs de l’industrie, à l’instar de l’écrivaine Sylvie Bourgeois Harel, déplorent une perte d’élégance et de solennité depuis le rachat de la société de production historique par les grands groupes télévisuels. Selon ces critiques, le grandiose d’autrefois a parfois cédé la place à la dérision ou à des revendications politiques individuelles, éloignant la soirée de l’esprit de rassemblement voulu par son fondateur.
En définitive, l’œuvre de Georges Cravenne reste gravée dans le paysage culturel hexagonal, rappelant que le cinéma a toujours besoin de rituels pour faire rêver le public. En codifiant le glamour à la française, il a prouvé que la promotion d’un film pouvait s’élever au rang d’œuvre d’art à part entière.
