Francis Lemaire apparaît en costume sombre et cravate sur ce portrait formel

Francis Lemaire : l’art de l’autodérision et du second rôle populaire

Le cinéma et le théâtre francophones des années 1970 à 1990 regorgent de visages familiers. Si leur nom échappe parfois au grand public, leur simple présence à l’écran illumine instantanément l’histoire. Parmi ces visages des « seconds couteaux », Francis Lemaire s’est imposé comme un acteur belgo-français indispensable. Il était capable de passer de la rigueur des scènes classiques à la légèreté des comédies populaires. Son sens inné de la dérision et sa bonhomie naturelle ont profondément marqué les spectateurs.

En effet, ce comédien talentueux a su concilier une carrière théâtrale exigeante avec une filmographie particulièrement dense. Grâce à son accent et à son humour typiquement belge, il a séduit le public parisien tout en incarnant des figures d’autorité souvent ridicules ou d’attachants personnages venus du Plat Pays.

Le parcours de Francis Lemaire des planches bruxelloises aux sommets du théâtre parisien

Francis Lemaire commence son parcours artistique en Belgique, sa terre natale. Né à Verviers, dans la province de Liège, il grandit dans cette région avant de décider de se consacrer entièrement au théâtre professionnel. Très vite, son talent traverse les frontières et le conduit vers la capitale française.

Le double rôle d’une vie : d’Œil de Perdrix à Œil de Lynx

C’est sur les planches bruxelloises que Francis Lemaire se fait d’abord remarquer de manière éclatante. Il y crée le double rôle mémorable de l’Indien, successivement baptisé « Œil de Perdrix » puis « Œil de Lynx », dans la pièce décalée de René de Obaldia, Du vent dans les branches de Sassafras. Ce triomphe initial lui ouvre grand les portes de Paris.

À partir de 1965, il s’installe dans la capitale française pour y reprendre ce rôle fétiche. Il a alors le privilège immense de devenir le partenaire de scène de Michel Simon. Cette consécration théâtrale marque le début d’une longue aventure. Vingt ans plus tard, en 1981, il renoue avec ce « western de chambre » en rejouant ce même double rôle, cette fois aux côtés de Jean Marais dans le rôle-titre.

Un jeu instinctif salué par ses pairs

Tout au long de sa carrière théâtrale, il navigue avec aisance entre les genres. Dès les années 1960, il collabore avec des metteurs en scène renommés comme André Gille pour des pièces telles que Frank V de Friedrich Dürrenmatt ou L’Oiseau serin de Jacques Audiberti. Il explore ensuite le théâtre de l’absurde et les créations contemporaines sous la direction de Jacques Échantillon, interprétant des œuvres d’Eugène Ionesco comme La Lacune, ou de Jean-Claude Grumberg dans Tout à l’heure. Ces collaborations témoignent de sa grande plasticité de jeu.

Son installation à Paris lui permet également de nouer de solides amitiés artistiques, notamment avec Jean Marais. Francis Lemaire devient un proche du célèbre acteur et figure à l’affiche de la quasi-totalité de ses spectacles. Son style de jeu séduit les auteurs les plus exigeants de l’époque.

Ainsi, l’académicien René de Obaldia ne tarit pas d’éloges sur son travail. Il loue chez lui une « santé » et une « gaieté salubres », portées par un instinct infaillible et une profonde humilité professionnelle. Contrairement aux comédiens trop cérébraux, Francis Lemaire joue avec le sérieux et l’ardeur des enfants, sans s’encombrer d’états d’âme inutiles.

Durant cette période faste, Francis Lemaire prête également sa voix et sa stature au personnage de Merlin dans La Table ronde de Jean Cocteau, une pièce mise en scène par son fidèle ami Jean Marais. Par ailleurs, il écrit et interprète un one-man-show intitulé « Je suis belge mais je me soigne », qui popularise avec succès l’autodérision belge auprès du public parisien.

Au tournant des années 2000, le comédien continue de fouler les planches avec la même énergie. Il participe à des succès populaires tels que Madame Doubtfire, dans une adaptation d’Albert Algoud mise en scène par Daniel Roussel. Ce parcours théâtral d’une incroyable richesse démontre que, loin de se cantonner à un seul registre, il possédait une palette de jeu extrêmement vaste, appréciée tant par la critique que par le public.

Francis Lemaire et le cinéma : la figure des rôles de caractère

Si le théâtre reste sa passion première, le cinéma offre à Francis Lemaire une formidable vitrine populaire. Sa carrière à l’écran, qui s’étend sur plus de trois décennies, compte une trentaine de longs-métrages et de séries télévisées. Il s’y spécialise rapidement dans des silhouettes comiques et des figures d’autorité marquantes.

Les débuts disputés de Francis Lemaire avant ses premiers succès populaires

Les débuts de l’acteur sur le grand écran font l’objet de quelques divergences chronologiques entre les historiens du cinéma. Selon une première version, il fait sa toute première apparition en 1971 dans la célèbre comédie de Claude Zidi, Les Bidasses en folie, où il prête ses traits au fiancé de la fille du colonel. Néanmoins, d’autres sources affirment que ses véritables débuts au cinéma ont lieu deux ans plus tard, en 1973, dans le chef-d’œuvre de Gérard Oury, Les Aventures de Rabbi Jacob. Dans ce dernier film, il campe un sergent de police non crédité au générique.

De l’autorité en uniforme aux stéréotypes belges

Au fil des années, le comédien devient un visage incontournable du cinéma français grâce à des rôles très typés. Les réalisateurs font régulièrement appel à lui pour incarner des proviseurs, des directeurs d’usine, des policiers ou des avocats. Pourtant, il n’hésite pas à jouer de ses origines en acceptant des personnages de Belges caricaturaux, mais toujours profondément attachants.

C’est notamment le cas dans le film culte L’Hôtel de la plage, réalisé par Michel Lang, où il incarne le mémorable Lucien Vermaelen. Bien que la date de sortie du film varie selon les sources entre 1976 et 1978, ce rôle de Belge en vacances reste gravé dans les mémoires. Plus tard, en 1991, il retrouve ce registre savoureux dans Les Secrets professionnels du docteur Apfelglück.

En 1978, Francis Lemaire décroche même le rôle-titre de la comédie L’Ange gardien aux côtés de Margaret Trudeau. Ce rôle d’Aldo, que les auteurs destinaient initialement à la star italienne Aldo Maccione, représente une opportunité majeure pour l’acteur. Toutefois, le long-métrage subit un cuisant échec commercial lors de sa sortie en salles.

Les grands classiques du box-office français

Malgré cet échec, la carrière du comédien ne faiblit pas. Il enchaîne les apparitions dans des succès populaires majeurs du cinéma français. On le retrouve ainsi en inspecteur de police dans La Gifle de Claude Pinoteau en 1974, puis en père de l’héroïne « Pomme » dans le drame poignant La Dentellière en 1977.

La même année, il intègre la distribution de La Septième Compagnie au clair de lune, où il interprète Monsieur Henri, un résistant local un peu dépassé par les événements. En 1982, il collabore à nouveau avec Claude Pinoteau pour La Boum 2, dans lequel il incarne le directeur de l’usine. Sa filmographie reflète cette même générosité, s’intégrant aussi bien dans des comédies légères que dans des drames psychologiques plus sombres, à l’image de son rôle de coiffeur dans Violette Nozière de Claude Chabrol.

Les années 1980 lui permettent également de tourner avec d’autres grands noms de la comédie. Il collabore avec Claude Zidi sur des films populaires comme Inspecteur la Bavure et Les Sous-doués, consolidant son lien avec le réalisateur qui l’avait révélé au grand public. Il fait également des apparitions remarquées dans Le Roi des cons de Claude Confortès ou Circulez y’a rien à voir de Patrice Leconte. En 1985, il rejoint la distribution de Sac de nœuds, le premier long-métrage réalisé par Josiane Balasko, dans lequel il joue le rôle d’un serveur de café.

À l’échelle internationale, sa polyvalence lui ouvre les portes de productions étrangères. Il participe ainsi au film américain Gotcha! réalisé par Jeff Kanew en 1985, ainsi qu’à Company Business de Nicholas Meyer en 1991. Plus tard, en 1995, il incarne le Professeur Georges Van den Berg dans Le Grand Blanc de Lambaréné, une œuvre dramatique de Bassek Ba Kobhio qui explore la figure d’Albert Schweitzer.

En 1996, Francis Veber le recrute pour jouer le rôle de Stevens dans le film d’aventure Le Jaguar. Francis Lemaire aimait d’ailleurs raconter avec beaucoup d’autodérision qu’il avait passé deux semaines en Amazonie pour tourner une unique scène de quelques secondes, montrant simplement sa descente d’avion. Durant cette période, il incarne également le principal du lycée Fénelon dans Le Plus Beau Métier du monde de Gérard Lauzier.

Le petit écran n’est pas en reste, offrant à l’acteur de nombreuses occasions de briller. Dès le début des années 1970, il participe à la célèbre émission Au théâtre ce soir, un rendez-vous incontournable pour les amateurs de pièces télévisées. Il y joue notamment dans Colinette de Marcel Achard et Un mari idéal d’Oscar Wilde. Plus tard, les téléspectateurs le retrouvent dans des séries populaires et des téléfilms de qualité, comme Le PDG, Maître Godet ou encore Le docteur Parpalaid au début des années 2000.

La dynastie artistique de Francis Lemaire et son héritage vivant

Au-delà de son parcours individuel, Francis Lemaire a construit sa vie personnelle autour d’un foyer uni et profondément tourné vers le monde de la création et de la culture.

Une famille ancrée dans la création

Depuis son mariage en 1959 avec Marie-Thérèse Dricot, l’acteur a partagé son quotidien dans un ancien presbytère propice à l’inspiration. Ensemble, ils ont donné naissance à trois enfants qui ont tous embrassé des carrières artistiques ou médiatiques remarquables :

  • Christophe Lemaire, devenu un journaliste reconnu et un grand spécialiste du cinéma fantastique et de genre ;
  • Catherine Lemaire, chanteuse au sein de la formation Raymonde et les Blancs Becs et fondatrice du label indépendant Crash Disques ;
  • Agnès Lemaire, qui a choisi de suivre les traces de son père en devenant comédienne à son tour.

Le dernier salut d’un comédien chaleureux

À la fin de sa vie, le comédien doit mener un long et difficile combat contre la maladie de Parkinson. C’est finalement le mardi 5 mars 2013, à l’âge de 76 ans, que Francis Lemaire s’éteint. Bien qu’une source isolée mentionne la date du 4 mars, la majorité des documents officiels confirment sa disparition le 5 mars.

L’annonce de son décès suscite une vive émotion dans le milieu artistique. Son fils Christophe et son neveu, le dessinateur Lionel Dricot, partagent rapidement la triste nouvelle en lui rendant de vibrants hommages teintés d’humour. Ses obsèques se déroulent le 8 mars 2013 au cimetière du Père-Lachaise à Paris, où a lieu son incinération en présence de sa famille et de figures du théâtre telles que Nicolas Briançon et son ami de toujours, René de Obaldia.

Francis Lemaire laisse derrière lui le souvenir d’un acteur généreux, dont la modestie n’avait d’égale que le talent. En incarnant avec la même ferveur des personnages de boulevard et des figures de la comédie populaire, il a prouvé que les grands seconds rôles sont indispensables à la magie du spectacle. Son parcours rappelle que l’humilité et l’autodérision restent les plus belles armes d’un comédien pour toucher le cœur du public.


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