Le football moderne oublie parfois que les clubs s’enracinent d’abord dans la terre et l’histoire qui les portent. Pour le Racing Club de Lens, cette liaison intime avec le bassin minier s’est incarnée pendant près de trois décennies dans un homme au verbe haut et à la passion dévorante. Gervais Martel a dirigé l’un des clubs les plus populaires de l’Hexagone en liant constamment ses choix aux valeurs ouvrières de sa région.
Son parcours exceptionnel mélange des sommets sportifs mémorables, des drames personnels et une fidélité absolue à ses couleurs. De la gloire de 1998 à la perte de sa fortune personnelle, portrait d’un président atypique qui a tout sacrifié pour son club de cœur.
Du bassin minier aux sommets du football français
L’enfance au cœur des mines
Né le 20 novembre 1954 à Oignies, au cœur du Pas-de-Calais, le jeune garçon grandit dans un milieu aisé. Son père, ingénieur des mines, l’initie très tôt à la dureté du travail ouvrier en l’emmenant au fond de la mine. C’est aussi lui qui lui transmet le virus des Sang et Or dès l’âge de six ans lors d’un match contre Rouen.
Après de brillantes études de commerce, il débute modestement sa carrière professionnelle en 1978 comme chef de rayon stagiaire dans la grande distribution. Pourtant, c’est dans le secteur de la presse qu’il va faire fortune.
La fortune bâtie sur le papier
En 1983, il fonde avec un associé l’hebdomadaire gratuit de petites annonces Le Galibot, nommé en hommage aux jeunes mineurs. Le succès est immédiat et fulgurant. Le journal recense rapidement jusqu’à 10 000 annonces par semaine et dépasse les deux millions d’exemplaires imprimés, lui permettant de bâtir une solide fortune financière.
L’âge d’or et la ferveur de Bollaert
Le sacre historique de 1998
Fortune faite, l’ex-homme fort du club artésien décide de s’engager pleinement pour sa passion. En août 1988, adoubé par les forces politiques locales, il prend les rênes du club en tant que plus jeune président de l’élite. La situation est alors critique, avec une équipe reléguée en deuxième division et grevée de lourdes dettes.
Grâce à une gestion rigoureuse, il redresse la barre et ramène le club en première division dès 1991. Sous l’impulsion de l’emblématique dirigeant lensois, le club vit alors la plus belle période de son histoire. Le 9 mai 1998, sous la direction du charismatique entraîneur Daniel Leclercq, l’équipe décroche le titre de champion de France. Pour fêter ce triomphe historique, le dirigeant conduit lui-même le tracteur transportant les joueurs dans les rues de la ville en liesse.
Des infrastructures pour durer
Le club brille ensuite sur la scène européenne, s’offrant notamment une victoire mémorable contre Arsenal dans le mythique stade de Wembley. Soucieux de stabiliser le club au plus haut niveau, il réinvestit intelligemment les gains de la Ligue des Champions.
En octobre 2002, il inaugure le centre de formation de La Gaillette, un outil ultra-moderne destiné à faire émerger les talents de demain. Fidèle à ses valeurs populaires, il refuse d’augmenter le prix des places à Bollaert pour préserver l’accès au stade pour les familles et les ouvriers.
Les tempêtes financières et le sacrifice d’une vie
Le retour tumultueux avec Hafiz Mammadov
La suite du parcours s’avère beaucoup plus chaotique. Après plusieurs relégations sportives et des pertes financières abyssales, le patron historique des Sang et Or doit céder la majorité de ses parts au Crédit Agricole, ce qui le pousse à la démission en 2012.
Il tente un retour salvateur en s’associant à l’homme d’affaires azéri Hafiz Mammadov en 2013. Mais l’aventure tourne rapidement au fiasco financier lorsque son associé fait faillite, plongeant à nouveau le club dans l’instabilité. S’ensuivent des années de lutte pour la survie du club, jusqu’à sa mise à l’écart définitive en 2017 au profit de nouveaux investisseurs.
Une ruine personnelle assumée par passion
Dans cette tempête, l’ancien président du RC Lens a laissé l’intégralité de sa fortune. Il existe un consensus total sur le fait qu’il s’est ruiné personnellement pour maintenir son club à flot. Loin d’exprimer le moindre regret, il assume totalement ses choix passés.
Il porte toutefois un regard très lucide sur l’évolution du football actuel. Selon lui, ses méthodes humaines et passionnées des années 1990 ne peuvent plus lutter face aux exigences financières démesurées du sport moderne.
Les épreuves de la vie et la rédemption finale
Les épreuves de l’ancien dirigeant n’ont pas été uniquement financières ou sportives. À la fin de l’année 2024, il révèle avoir surmonté un grave cancer de la gorge, compliqué par une infection nosocomiale sévère qui a failli lui coûter la vie.
Ayant perdu 17 kilos, il attribue en partie ses déboires de santé à sa consommation excessive de tabac. Son retour public au stade Bollaert en novembre 2024 pour donner un coup d’envoi fictif le jour de ses 70 ans témoigne de son lien éternel et indéfectible avec le public artésien.
Le destin lui offre une ultime et immense émotion le vendredi 22 mai 2026. Ce jour-là, le RC Lens remporte la toute première Coupe de France de son histoire lors d’une finale disputée contre Nice. Présent sur la pelouse en simple supporter aux côtés des dirigeants actuels, il a pu soulever ce trophée tant espéré. Pour lui, la boucle est désormais bouclée.
Gervais Martel reste le symbole indéboulonnable d’une époque où le football se jouait encore avec le cœur et s’ancrait profondément dans l’identité d’un territoire. Son héritage continue de vivre à travers la ferveur unique des tribunes de Bollaert et les structures modernes qu’il a laissées en héritage.






