Présenté en compétition officielle au Festival de Cannes en mai 2026, le dernier long-métrage d’Asghar Farhadi explore avec brio les histoires parallèles qui se tissent entre la création artistique et la réalité. Ce drame psychologique, qui marque le retour du cinéaste iranien à l’échelle européenne, plonge le spectateur dans un jeu de miroir captivant au cœur de Paris. En évitant les clichés touristiques, la mise en scène s’attache à filmer la capitale de manière intime et labyrinthique.
Une genèse née d’un hommage au cinéma européen
Le projet trouve sa source après le succès d’un précédent film en 2021. Une société de production américaine propose alors au réalisateur d’adapter une œuvre célèbre sous forme de série. Pourtant, le cinéaste refuse ce format d’écriture et préfère se tourner vers le long-métrage. Après un échange enrichissant avec le scénariste Krzysztof Piesiewicz, il choisit de rendre un hommage vibrant au cinéma de Krzysztof Kieślowski.
Le scénario s’inspire ainsi directement du Décalogue VI, transposant cette intrigue de voyeurisme et de fantasmes dans un cadre contemporain. Pour mener à bien cette coproduction européenne majeure, le réalisateur s’est entouré de techniciens talentueux et a bénéficié d’une avance sur recettes du CNC pour lancer un tournage parisien de trois mois.
Les dérives obsessionnelles de deux histoires parallèles
L’intrigue s’articule autour de Sylvie, incarnée par Isabelle Huppert, une écrivaine en panne d’inspiration qui vit recluse dans un appartement encombré. Pour tromper sa solitude, elle espionne ses voisins d’en face à l’aide d’un télescope. Ces derniers, interprétés par Virginie Efira et Vincent Cassel, travaillent ensemble dans un studio de bruitage cinématographique.
Sylvie projette rapidement ses propres traumatismes d’enfance sur ce trio de voisins. Elle commence à rédiger un roman sombre où les personnages réels deviennent les jouets de sa fiction. À travers ces intrigues simultanées, le film montre comment l’art peut s’emparer du quotidien jusqu’à le déformer.
Quand la fiction contamine la vie réelle
La frontière entre le fantasme et la réalité s’effondre définitivement avec l’arrivée d’un nouvel élément perturbateur. Sylvie engage en effet un jeune homme sans domicile fixe nommé Adam, joué par Adam Bessa, pour l’aider à vider son appartement. Ce dernier découvre le manuscrit rejeté par l’éditrice et décide de s’en emparer.
En volant le journal intime de la voisine et en se faisant passer pour l’auteur du texte, le jeune homme sert de détonateur à un drame inattendu. Les destins croisés des protagonistes se heurtent alors de plein fouet. Les soupçons de tromperie et les manipulations nés de l’imagination de l’écrivaine commencent à dicter les comportements réels des bruiteurs, transformant le vaudeville en un engrenage étouffant.
Une virtuosité technique face aux pièges du scénario
La critique salue de manière unanime la beauté formelle de l’œuvre. La photographie feutrée et le travail méticuleux sur les bruitages qui simulent le réel renforcent l’illusion cinématographique. De plus, la performance physique des acteurs pour reproduire des sons du quotidien apporte une dimension sensorielle unique.
Cependant, le film suscite des avis partagés quant à son rythme et à sa structure narrative. Si certains saluent un scénario en poupées russes d’une grande ingéniosité, d’autres critiques jugent le récit étouffant et regrettent des longueurs excessives dans le dernier tiers. Les prestations des comédiens divisent également, oscillant pour la presse entre l’excentricité jubilatoire et le jeu caricatural.
Au-delà du drame intime, cette œuvre s’analyse aussi comme une subtile métaphore politique invisible sur la surveillance et l’intrusion d’autrui. En refermant ce piège de miroirs, le cinéaste rappelle avec force que l’art possède le pouvoir d’influencer nos vies, pour le meilleur comme pour le pire.
