L’histoire de la musique retient souvent le nom d’Élisabeth Levitsky grâce au célèbre tube Elisa. Pourtant, la première épouse de Serge Gainsbourg incarne bien plus qu’une simple muse. En effet, elle mène une existence double et fascinante. D’un côté, elle vit une passion tumultueuse avec le chanteur. De l’autre, elle développe une œuvre picturale abstraite d’une grande rigueur.
D’abord, cette femme indépendante traverse le siècle avec une liberté farouche. Elle abandonne très tôt ses privilèges familiaux. Ensuite, elle embrasse la vie de bohème parisienne. Néanmoins, elle refuse de commercialiser ses toiles de son vivant. Ainsi, l’artiste laisse un héritage complexe. Elle navigue entre l’ombre d’un géant et la lumière d’une création avant-gardiste.
La jeunesse d’Élisabeth Levitsky entre aristocratie russe et bohème
Née le 5 mars 1926 à Pau, la jeune fille grandit dans un milieu privilégié. Ses parents sont des aristocrates russes. Ils ont fui la révolution bolchévique de 1917. D’ailleurs, elle descend directement du peintre officiel de la Tsarine Catherine II. Par ailleurs, son père s’engage militairement pour combattre les Soviétiques. Les sources divergent sur son affiliation exacte. Certains historiens évoquent l’Armée blanche, tandis que d’autres mentionnent l’armée allemande. Quoi qu’il en soit, il espère ainsi récupérer ses propriétés confisquées.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle vit dans une pension bretonne. Le couvent est alors occupé par les soldats allemands. Elle y observe des scènes insolites au quotidien. Par exemple, des militaires se lavent à moitié nus dans le parc. De plus, elle subit la frayeur des alertes aériennes. Malgré ce contexte torturé, elle possède un don remarquable pour le piano.
Cependant, Élisabeth Levitsky coupe délibérément les ponts avec sa famille. Elle dénonce des proches profondément antisémites et xénophobes. Ce choix radical lui permet de vivre son amour naissant avec Lucien Ginsburg. Ce dernier est le fils d’immigrés juifs russes. Ainsi, elle quitte ce milieu étouffant pour rejoindre Paris.
À la capitale, elle multiplie les expériences professionnelles. D’abord, elle travaille comme mannequin de mode. Ensuite, elle devient la secrétaire de Georges Hugnet. Elle évolue alors dans les cercles de l’artiste surréaliste. Elle y croise de nombreuses figures intellectuelles, rencontrant parfois l’épouse de Breton ou d’autres créateurs. Parallèlement, elle étudie le dessin à l’Académie de Montmartre.
L’amour clandestin et les pactes de sang
Le 5 mars 1947 marque un tournant décisif. Elle rencontre Lucien Ginsburg lors d’un cours de peinture. Elle célèbre alors ses 21 ans. Le jeune homme est de deux ans son cadet. Très timide, il étudie également l’art. Quelques mois plus tard, en octobre, il la raccompagne chez elle.
Lucien joue du jazz à la guitare dans sa chambre. Ayant raté son dernier métro, elle l’invite à rester. Selon ses confidences, il parvient à la combler sept fois d’affilée cette nuit-là. Dès lors, ils entament une relation passionnée. Ils échangent de nombreuses lettres enflammées pendant le service militaire de Lucien.
Avant de s’unir, les deux amants scellent un pacte romanesque. Ils jurent de vivre un amour libre. Pour officialiser cette promesse, ils visitent trois lieux de culte différents. Ils se rendent à la cathédrale de Chartres, puis dans une église orthodoxe. Enfin, ils terminent par une synagogue parisienne.
Le couple célèbre finalement son mariage le 3 novembre 1951. Toutefois, les biographes hésitent encore sur le lieu exact de la cérémonie. Certains désignent la mairie du Mesnil-le-Roi, d’autres évoquent le dix-huitième arrondissement parisien. La mariée s’y présente entièrement vêtue de noir. Les seuls témoins sont un cuisinier et un moniteur d’orphelinat.
Un divorce inévitable et une liaison éternelle
Le mariage officiel ne résiste pas aux infidélités monstrueuses de Lucien. Il la trompe dès le deuxième jour avec la lingère de son institution. En effet, elle surprend d’ailleurs la première maîtresse dans leur lit conjugal. Folle de rage, elle jette l’intruse dans les escaliers. Par conséquent, elle précisera plus tard qu’il s’agit de l’unique acte de violence de son existence.
De plus, la jeune femme souffre de la perte de son indépendance. Sa belle-mère la surveille constamment. La loi lui interdit même d’ouvrir un compte bancaire sans l’accord marital. Finalement, le couple divorce en 1957. Gainsbourg assume ses torts avec un cynisme désarmant. Il déclare agir ainsi parce qu’il est un con et un polygame.
Le jour du divorce, ils se retrouvent dans une chambre d’hôtel. Lucien brise une bouteille de champagne vide. Ils se tailladent la main pour mélanger leur sang symboliquement. Ils jurent de rester éternellement disponibles l’un pour l’autre.
Cette promesse marque le début d’une longue clandestinité. Après dix ans de séparation, ils se recroisent par hasard. Nous sommes en mai 1968 sur le pont Louis-Philippe. Serge Gainsbourg vient de rompre avec Brigitte Bardot. Dès lors, ils reprennent une relation intermittente. Cette liaison secrète durera plus de trente ans.
La première femme du poète devient sa confidente de l’ombre. Elle joue souvent le rôle de psychologue pour l’artiste. Par exemple, il la convoque systématiquement pour rompre avec une nouvelle conquête. Elle tente même de l’aider face à son alcoolisme destructeur. Elle souligne la difficulté de raisonner un ivrogne au quotidien. Malheureusement, il ne parvient jamais à arrêter de boire durablement.
La musique comme point de rupture définitif pour Élisabeth Levitsky
À l’origine, Lucien Ginsburg se consacre exclusivement à la peinture. C’est sous l’impulsion de Juliette Gréco qu’il abandonne les pinceaux. Il choisit alors la chanson. Cette décision provoque la colère noire d’Élisabeth Levitsky. Elle se souvient avoir été furieuse face à ce choix. Elle affirme qu’il a gâché un immense talent pictural.
Selon elle, Lucien écrit d’abord pour des raisons alimentaires. Il souhaite simplement financer son matériel artistique. Cependant, le succès l’emporte rapidement. L’artiste estime qu’il s’est fait piéger par l’argent. Cette divergence profonde précipite la fin de leur vie de bohème.
Malgré cette amertume, la musique immortalise leur histoire. En 1969, Serge Gainsbourg sort le titre Elisa. Élisabeth Levitsky a toujours soutenu que ce texte lui était destiné. Les paroles font écho à leurs retrouvailles de mai 1968. Elle devient ainsi une figure mythique de la chanson française.
Le 2 mars 1991, elle lui parle au téléphone. Il lui confie sa peur bleue de mourir. Vivant en Bretagne, elle ne peut le rejoindre à temps. Lors des obsèques, Jane Birkin l’accueille chaleureusement. L’actrice lui avoue que Serge louait sa grande discrétion. Elle accompagne sa dépouille au cimetière le 5 mars 1991. Cette date correspond exactement à son anniversaire.
L’œuvre picturale d’Élisabeth Levitsky : rigueur et géométrie
Loin des studios d’enregistrement, elle construit une œuvre picturale exigeante. Elle étudie d’abord sous la direction directe de Fernand Léger. Ensuite, elle intègre le célèbre « Groupe R ». Ce collectif rassemble des peintres français engagés dans les années 1950. Elle y côtoie des figures majeures de l’art du vingtième siècle.
Après une période figurative, elle bascule vers l’abstraction géométrique. Ses créations s’appuient sur des formules scientifiques très précises. En effet, elle s’inspire des travaux de Christoffel Jacob Bouwkamp. Ce mathématicien néerlandais étudie la quadrature du carré. Cette technique consiste à assembler des carreaux parfaits sans laisser d’espace vide.
Son processus de création exige une concentration absolue. Ses archives révèlent une méthode de travail fascinante :
- De nombreuses feuilles de papier millimétré.
- Des brouillons couverts de calculs complexes.
- Des successions minutieuses de divisions et de multiplications.
- L’usage fréquent du carré noir de Kazimir Malévitch.
- Une palette influencée par Mondrian et Kandinsky.
Le choix délibéré de l’invisibilité artistique
Malgré l’avant-gardisme de son travail, Élisabeth Levitsky reste dans l’ombre. Elle sous-estime profondément la valeur de ses toiles. Par conséquent, elle refuse de les exposer de son vivant. Dépourvue d’ambition financière, elle peint parfois sur des toiles usagées. Elle manque souvent de moyens matériels pour créer.
Pourtant, son approche géométrique ouvre la voie à des artistes contemporains. Des créateurs comme Daniel Buren s’inscrivent dans cette lignée. Aujourd’hui, ses œuvres originales atteignent des sommes importantes sur le marché de l’art. Certaines toiles se négocient jusqu’à 7 800 dollars selon leur format.
Il a fallu attendre l’automne 2025 pour découvrir son travail. Sa filleule Sophie Alexinsky organise alors une rétrospective posthume à Quintin. Cet événement permet enfin de révéler ses recherches au public. Les visiteurs découvrent une artiste complète, bien loin des clichés mondains. On y croise des passionnés d’art, rappelant l’effervescence des salons où brillait jadis Madame André Breton.
Une existence plurielle jusqu’à la retraite bretonne
La vie d’Élisabeth Levitsky ne se résume pas à Gainsbourg. En 1960, elle épouse Jean-Marie Grandjouan en secondes noces. Ce dernier est le petit-fils d’un célèbre caricaturiste nantais. Ce nouveau départ lui offre une certaine stabilité affective.
Parallèlement, elle mène une carrière professionnelle aux multiples facettes. D’abord, elle exerce la profession de psychanalyste. Ensuite, elle collabore régulièrement comme journaliste pigiste. Elle rédige notamment des articles pour le Nouvel Observateur. Elle écrit également pour le quotidien Le Matin. Cette polyvalence témoigne de sa grande curiosité intellectuelle.
Au cours des années 1980, elle décide de changer de vie. Toutefois, les archives hésitent entre 1982 et 1986 concernant la date exacte. Elle a un coup de cœur pour une petite ferme bretonne. Elle s’installe alors à L’Hermitage-Lorge, dans les Côtes-d’Armor. Elle y aménage une grange pour installer son atelier lumineux. Elle y réside de manière indépendante jusqu’en 2016.
Les dernières années et le drame du cambriolage
Dans ce refuge rural, elle cultive son indépendance farouche. Ses proches la décrivent comme une femme profondément écologiste. Elle reste toujours curieuse d’apprendre et tournée vers les autres. En 2010, elle accepte brièvement la lumière médiatique. Elle publie le livre autobiographique Lise et Lulu aux Éditions Générales First.
À cette occasion, elle participe à des émissions de télévision populaires. Les téléspectateurs la découvrent notamment sur le plateau d’On n’est pas couché. De plus, elle intervient également dans l’émission Café Picouly. Au cinéma, l’actrice Deborah Grall incarne son personnage la même année.
Cependant, un drame vient assombrir sa paisible retraite. Sa maison isolée subit un cambriolage dévastateur. Les voleurs dérobent plusieurs dessins originaux de Serge Gainsbourg. La disparition de ces œuvres la prive d’une sécurité financière essentielle. En effet, cette rente lui aurait assuré une fin de vie confortable.
Par conséquent, elle vit très modestement ses dernières années. Bien qu’elle refuse de demander de l’aide, Gainsbourg lui avait discrètement offert une petite voiture jadis. Finalement, Élisabeth Levitsky s’éteint le 3 octobre 2022. Elle décède à l’âge de 96 ans dans un Ehpad du Quillio.
Son parcours singulier illustre la difficulté d’exister en tant que femme créatrice. Aujourd’hui, la redécouverte de ses toiles géométriques invite à réévaluer sa place dans l’histoire de l’art abstrait. L’ancienne muse s’impose désormais comme une pionnière silencieuse, dont l’œuvre mathématique continue d’intriguer les spécialistes contemporains.
