Charlotte Lysès est assise la main près du visage dans ce portrait en noir et blanc

L’ombre et l’éclat de Charlotte Lysès : muse oubliée de la dynastie Guitry

Le théâtre de la Belle Époque résonne encore des répliques de Charlotte Lysès, dont le talent fut trop souvent éclipsé par les remous de sa vie sentimentale. Au cœur de cette effervescence artistique, cette personnalité singulière s’impose comme une actrice marquante du spectacle français du début du vingtième siècle.

En effet, derrière les projecteurs de la scène, cette femme d’esprit fut au centre d’un des plus célèbres scandales de l’histoire du spectacle. En devenant successivement la maîtresse du père puis l’épouse du fils Guitry, la comédienne française a profondément marqué la genèse d’une œuvre théâtrale monumentale.

Les blessures d’enfance de Charlotte Lysès et les salons de la Belle Époque

Une jeunesse d’exil et d’orphelinat

Avant de briller sous les feux de la rampe, la jeune Charlotte Augustine Hortense Lejeune connaît un début de vie particulièrement chaotique. Née à Paris le 17 mai 1877, elle grandit au sein d’une famille rapidement désunie. Son père, Charles-Auguste Lejeune, courtier en banque et violoncelliste, décide de quitter la France en l’emmenant avec lui à travers la Suisse et la Belgique.

Après ces années d’errance, ils trouvent refuge en Gironde, accueillis dans une villa d’Arès. Cependant, le destin frappe à nouveau lorsque son père meurt prématurément en 1888, alors qu’elle n’a que onze ans. Sa mère choisit alors de la placer dans un couvent pour orphelines situé à Puteaux, où elle restera enfermée durant huit longues années.

Cette trajectoire intime est d’autant plus singulière qu’elle s’inscrit dans un contraste saisissant entre la solitude et l’extrême richesse. En effet, sa grand-mère paternelle, Aimée Iffla, morte de chagrin à seulement 22 ans après avoir été abandonnée par son mari, était la sœur du richissime Daniel Iffla. Cette filiation fait de la future actrice la petite-nièce du célèbre philanthrope connu sous le nom d’Osiris.

L’éveil artistique de Charlotte Lysès au sein du cercle littéraire

Heureusement, les dimanches de sortie offrent à l’adolescente une précieuse bouffée d’air frais et de culture. Elle passe ces journées chez sa cousine Emma Moyse, une femme passionnée de musique qui reçoit régulièrement les plus grands compositeurs de son temps. C’est dans ce salon chaleureux que la jeune fille fait la rencontre de Gabriel Fauré, Maurice Ravel et Claude Debussy.

Une fois libérée du couvent en 1896, Charlotte Lysès s’installe à Meudon-Bellevue et commence à fréquenter assidûment les cercles littéraires parisiens. Elle se lie d’amitié avec des auteurs influents tels que Tristan Bernard et Maurice Donnay. C’est d’ailleurs ce dernier qui, pour lui éviter la banalité de son patronyme de naissance, lui suggère un nom de scène. Ainsi, le pseudonyme fut imaginé en 1896 par l’écrivain à partir de son propre nom de plume, Lysis.

Le triangle amoureux qui déchira la famille Guitry

De la liaison de Charlotte Lysès avec Lucien Guitry au coup de foudre pour Sacha

En 1902, la jeune femme franchit une étape décisive en rencontrant le grand tragédien Lucien Guitry, qui dirige alors le Théâtre de la Renaissance. Elle devient rapidement sa maîtresse, s’initiant ainsi aux rouages du théâtre de haut niveau. Pourtant, le destin prend un tournant inattendu lorsqu’elle fait la connaissance du fils de ce dernier, Sacha Guitry.

Le coup de foudre est immédiat entre la comédienne et le jeune homme, qui est son cadet de sept ans. Bravant les conventions sociales et la fureur paternelle, les deux amants décident de sceller leur union. Leur mariage, célébré le 14 août 1907 à Honfleur, provoque une rupture totale et durable entre le père et le fils, qui cesseront de se parler pendant plusieurs années.

La muse et le mentor d’un génie en devenir

À cette époque, le jeune Sacha Guitry est encore perçu par beaucoup comme un simple dilettante qui cherche sa voie. Grâce à son excellente introduction dans les milieux mondains et artistiques, Charlotte Lysès joue un rôle de mentor indispensable pour structurer l’ambition de son mari. Elle l’encourage à écrire avec rigueur et l’aide à imposer son style unique sur les scènes parisiennes.

Durant cette décennie d’union, elle devient sa véritable muse inspiratrice. Elle est la première interprète de ses pièces, portant la parole du dramaturge avec une élégance et une diction remarquables. Au total, la muse du dramaturge va créer pas moins de dix-neuf rôles écrits spécialement pour elle, contribuant activement à l’ascension fulgurante de son époux.

La rupture de Charlotte Lysès et le prix de sa liberté

Néanmoins, l’harmonie du couple artistique ne résiste pas aux tumultes de la vie théâtrale. En avril 1917, après dix ans de mariage, leur relation se fissure définitivement lorsque Sacha s’éprend d’une jeune et talentueuse actrice, Yvonne Printemps. La séparation est immédiate et douloureuse pour l’épouse délaissée.

Le divorce est officiellement prononcé le 17 juillet 1918, mettant un point final à cette union fusionnelle. Bien que blessée par cette rupture, l’actrice de théâtre refuse de se laisser abattre. Elle poursuit sa route de femme libre et indépendante, bien décidée à faire valoir son talent en dehors de l’ombre de la famille Guitry.

Une immense carrière sur les planches et devant la caméra

Charlotte Lysès, l’interprète fétiche du théâtre de boulevard

La carrière théâtrale de Charlotte Lysès ne se limite pas aux œuvres de son premier mari, même si celles-ci occupent une place majeure dans son parcours. Elle s’illustre également dans des pièces d’autres auteurs contemporains de renom, confirmant son statut d’actrice essentielle des scènes parisiennes. Son talent dramatique est d’ailleurs reconnu par ses pairs et célébré par les artistes de son temps.

Son élégance naturelle inspire les créateurs, à l’image du peintre Édouard Vuillard qui choisit de la représenter vers 1912. Cette œuvre d’art témoigne de la fascination qu’exerçait la comédienne, immortalisée sur toile dans toute la splendeur de sa maturité artistique.

Parmi ses grandes créations théâtrales, on peut notamment citer les œuvres marquantes suivantes :

  • L’Adversaire (1903) d’Emmanuel Arène et Alfred Capus, ses débuts remarqués au Théâtre de la Renaissance.
  • Le K.W.T.Z. (1905), l’une de ses premières collaborations marquantes avec Sacha Guitry.
  • Nono (1910), une pièce à succès qui fait l’objet d’une reprise sur les planches du Théâtre Antoine.
  • La Prise de Berg-op-Zoom (1912), où elle triomphe aux côtés de la célèbre Ellen Andrée.
  • La Huitième Femme de Barbe-Bleue (1921) d’Alfred Savoir, qui confirme son aisance dans la comédie moderne.
  • La Grande Duchesse et le Garçon d’étage (1924), une pièce pour laquelle elle assure également la mise en scène.
  • La Banque Nemo (1931) de Louis Verneuil, l’une de ses dernières grandes apparitions théâtrales avant de quitter les planches en 1933.

La transition réussie vers le cinéma parlant

Au début des années 1930, alors que le cinéma parlant révolutionne l’industrie du spectacle, Charlotte Lysès choisit de réorienter sa carrière. Elle délaisse progressivement le théâtre pour se consacrer au septième art, où elle se spécialise dans les seconds rôles de femmes de caractère, de belles-mères autoritaires ou de dames de la haute société.

Sa voix expressive et son sens inné du rythme comique lui permettent de s’adapter immédiatement aux exigences de la caméra. En 1932, elle tourne sous la direction d’Alexander Korda dans une adaptation célèbre qui lui permet d’ incarner l’épouse du docteur Petypon. Ce rôle de Gabrielle dans La Dame de chez Maxim’s marque le début d’une décennie cinématographique particulièrement prolifique.

Sa filmographie des années 1930 et du début des années 1940 comprend de nombreuses productions notables :

  • Monsieur Albert (1932) de Karl Anton, où elle interprète le rôle de Mme Pategg.
  • Le Rosaire (1934) de Tony Lekain et Gaston Ravel, incarnant la duchesse de Miremont.
  • Les Jumeaux de Brighton (1936) de Claude Heymann, dans le rôle de la belle-mère acariâtre.
  • Katia (1938) de Maurice Tourneur, où elle prête ses traits à la directrice du pensionnat.
  • La Loi du printemps (1942) de Jacques Daniel-Norman, l’un de ses derniers films avant sa retraite cinématographique.

Les heures sombres de Charlotte Lysès durant l’Occupation et l’épuration

L’engagement controversé à Radio-Paris

La Seconde Guerre mondiale marque un tournant sombre et douloureux dans la vie de l’actrice vieillissante. Alors qu’elle poursuit ses tournages de films jusqu’en 1942, année de ses 65 ans, Charlotte Lysès accepte de collaborer avec les autorités d’occupation allemandes qui contrôlent les médias parisiens.

En effet, entre 1941 et 1942, elle travaille pour Radio-Paris, la station de propagande du régime d’occupation. Chaque jeudi après-midi, de 15 h 45 à 15 h 58, la comédienne anime une émission hebdomadaire de treize minutes intitulée Il y a trente ans. Durant ce court programme d’antenne, elle évoque avec nostalgie ses souvenirs de la Belle Époque, ignorant ou feignant d’ignorer la tragédie qui se joue à l’extérieur des studios.

L’heure des comptes à la Libération

Pourtant, la nostalgie des années passées ne suffit pas à masquer la réalité de son engagement radiophonique. Dès la Libération de Paris en août 1944, l’ancienne épouse de Sacha Guitry se retrouve directement dans le collimateur de la justice française, bien décidée à sanctionner les artistes ayant collaboré avec l’ennemi.

En raison de sa participation régulière aux programmes de la station allemande, la comédienne est officiellement inquiétée par la justice dans le cadre des procédures d’épuration. Son nom figure sur la liste des 141 professionnels poursuivis pour leurs activités artistiques sur les ondes de Radio-Paris. Cette épreuve judiciaire sonne le glas définitif de sa carrière publique et l’isole de la communauté artistique.

L’exil azuréen et la postérité d’une femme libre

Le dernier acte face à la Méditerranée

Après la tempête de l’épuration, Charlotte Lysès choisit de s’éloigner du tumulte parisien pour se retirer dans le calme de la Côte d’Azur. Elle s’installe à Saint-Jean-Cap-Ferrat, où elle passe les dernières années de sa vie dans une relative discrétion, loin des projecteurs qui avaient autrefois éclairé sa jeunesse.

C’est dans ce havre de paix que la comédienne s’éteint au printemps, le 6 avril 1956, à l’âge de 78 ans. Sa disparition survient seulement quinze mois avant celle de Sacha Guitry, fermant ainsi définitivement le livre de leur époque passionnée. Elle repose aujourd’hui seule dans le cimetière de Saint-Jean-Cap-Ferrat, face à l’immensité de la mer. Fidèle à son tempérament fier, sa tombe porte une épitaphe d’une sobriété frappante : « Charlotte Lysès / ex-Mme Sacha Guitry / 1877-1956 ».

Des archives parfois confuses

La mémoire de l’actrice souffre aujourd’hui de plusieurs approximations et erreurs factuelles au sein des bases de données modernes. Par exemple, la plateforme cinématographique TMDB lui attribue par erreur le genre masculin, tout en mentionnant un rôle tardif dans un film de 1946, ce qui contredit l’arrêt officiel de sa carrière en 1942. De même, le site AlloCiné réduit drastiquement son parcours à seulement trois ans d’activité et deux films, ignorant la richesse de sa filmographie.

Par ailleurs, des divergences subsistent concernant sa date exacte de décès, oscillant selon les sources entre le 6 et le 7 avril 1956. Enfin, une incohérence chronologique sur sa liaison avec Lucien Guitry la situe parfois dans les années 1880, une période où elle n’était encore qu’une enfant, confirmant que sa rencontre réelle avec le tragédien n’a pu avoir lieu qu’en 1902.

Au-delà des erreurs de l’histoire et des zones d’ombre de ses choix de guerre, Charlotte Lysès demeure une actrice essentielle pour comprendre l’éclosion du théâtre de boulevard moderne. En guidant les premiers pas de Sacha Guitry tout en traçant son propre chemin de comédienne, elle a prouvé qu’elle était bien plus qu’une simple silhouette de la Belle Époque, mais une femme de caractère dont l’empreinte artistique mérite d’être redécouverte.


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