Qui n’a jamais croisé un doux rêveur au détour d’une rue ou sur les planches d’un théâtre ? Notre époque, souvent trop sérieuse, a pourtant un besoin vital de ces hurluberlus qui bousculent nos certitudes avec poésie.
Qu’ils soient de joyeux musiciens masqués ou des comédiens amateurs passionnés, ces artistes réinventent le quotidien. Derrière ce qualificatif amusant se cachent une histoire linguistique fascinante et une formidable vitalité créative qui s’exprime dans l’espace public comme dans les salles de spectacle.
Du Moyen Âge à nos jours, l’histoire d’un mot ébouriffant
Pour comprendre la force de ce terme, il faut remonter le fil du temps. À l’origine, le mot se compose de deux racines médiévales et latines très imagées. On y retrouve d’abord le mot d’ancien français hurlus, qui signifie ébouriffé. À cette première brique s’ajoute berlu, issu du verbe latin lucere qui signifie briller ou éblouir. C’est cette même racine qui a donné l’expression familière d’avoir la berlue, évoquant l’action d’être ébloui ou d’avoir des illusions.
Au XVIIe siècle, le dictionnaire d’Antoine Furetière donne une définition précise de ce qui s’orthographiait alors « hurlubrelu ». Le terme s’employait principalement comme un adverbe pour désigner une action menée brusquement ou de manière inconsidérée. Selon ce célèbre dictionnaire de 1690, il qualifiait un homme qui agit étourdiment et sans connaissance, sans prêter attention à ses propres actes.
Aujourd’hui, le mot s’utilise aussi bien comme nom que comme adjectif dans notre langage courant. Il désigne généralement une personne extravagante ou étourdie. Dans l’imaginaire collectif, la figure de l’hurluberlu reste intimement liée à celle du visionnaire incompris, du rêveur impénitent ou de l’excentrique déjanté. C’est un profil social à la fois marginalisé et profondément attachant.
Quand les fanfares de rue réinventent le quotidien
C’est précisément cette poésie de la marginalité que la compagnie La Chose Publique a voulu capturer. Basée en Meurthe-et-Moselle, cette structure artistique propose une déambulation musicale et théâtrale burlesque intitulée « Hurluberlus ». Ce spectacle de rue, d’une durée de 30 à 45 minutes, invite les spectateurs à s’arrêter pour observer une parade hors du temps.
Sur scène ou plutôt sur le pavé, cinq personnages intrigants errent au milieu de la foule. Vêtus de costumes colorés imaginés par Lesli Baechel et Prune Lardé, ils arborent des masques étranges tout en jouant de leurs instruments. La formation réunit des musiciens-comédiens talentueux sous la direction musicale de Till Sujet au saxophone. On y retrouve également Thomas Genèvre au trombone, Benjamin Chapelier au banjo, Michaël Monnin au marimba et Jean-François Charbonnier au sousaphone. Ensemble, ces joyeux excentriques interrogent notre société individualiste avec un humour grinçant et un sens aigu du second degré.
Cette création a déjà conquis de nombreux publics à travers l’Est de la France et au-delà. Le spectacle s’est notamment produit au Relais culturel de Haguenau ou encore lors de manifestations populaires comme la Fête de la Nature et de la Culture d’Haussimont. Plus récemment, en février 2025, la troupe a présenté ses facéties à l’abbaye de Neumünster au Luxembourg. Grâce au soutien de partenaires locaux comme le Département de Meurthe-et-Moselle, ces artistes continuent de semer leur douce folie partout où ils passent.
Le théâtre amateur, refuge de nos chers excentriques
L’esprit de ces doux illuminés ne souffle pas uniquement dans les rues, il anime aussi les scènes de théâtre amateur. En Suisse, dans le canton de Vaud, le charmant village vigneron de Denens abrite ainsi une troupe baptisée « Les Hurluberlus ». Née en juillet 2012 d’un projet citoyen destiné à rassembler les habitants du village, cette association a rapidement trouvé son public. Leur première pièce, un vaudeville viticole local, s’est jouée à guichets fermés pendant plusieurs mois.
Forte de ce premier succès, la joyeuse troupe a continué d’explorer le répertoire de la comédie. Les spectateurs ont ainsi pu applaudir leur interprétation de la célèbre pièce de boulevard « Tout bascule » d’Olivier Lejeune, mise en scène par Fabian Ferrari à l’automne 2025. À travers ces représentations, l’association prouve que le théâtre de divertissement reste un vecteur essentiel de lien social et de convivialité villageoise.
La Suisse n’a pas le monopole de ces démarches théâtrales spontanées. Du côté de Lyon, la Compagnie des Hurluberlus fait également vibrer la scène amateur depuis Villeurbanne. En décembre 2023, la troupe s’est illustrée en présentant le spectacle Devant le heurtoir au Théâtre Trancanoir, une œuvre écrite par Sylvie Abbou Faudon. Cette initiative montre à quel point l’envie de bousculer les codes dramatiques reste vivante au cœur des métropoles régionales.
Pourquoi nous avons besoin de ces originaux
Dans un monde moderne souvent dominé par la recherche d’efficacité et de rationalité, la figure de l’original ou de l’excentrique apparaît comme une soupape de sécurité indispensable. Qu’ils s’expriment à travers la linguistique, le spectacle vivant ou le théâtre de boulevard, ces hurluberlus nous rappellent l’importance de la gratuité du geste artistique. Ils nous forcent à accepter une part de désordre et de fantaisie dans nos vies réglées comme du papier à musique.
En définitive, célébrer ces personnalités décalées est bien plus qu’un simple divertissement passager. C’est une invitation permanente à cultiver notre propre singularité et à regarder le monde avec des yeux d’enfants, un peu ébouriffés par le vent de la liberté.






