Régis Laspalès se tient les mains croisées sur scène près d'un micro

L’art du flegme et de l’absurde : la trajectoire singulière de Régis Laspalès

Comment un artiste formé aux Beaux-Arts et révélé par le théâtre de boulevard a-t-il réussi à imposer sa signature humoristique sur plus de quatre décennies ? Avec sa voix reconnaissable entre toutes, son rythme si particulier et son calme imperturbable, Régis Laspalès a su façonner un personnage de « bêta » magnifique qui s’est ancré dans le patrimoine comique français. Derrière cette silhouette faussement naïve se cache un observateur aiguisé de nos travers quotidiens et des injonctions de la société moderne.

Après avoir formé pendant trente-cinq ans l’un des duos les plus emblématiques de la scène française aux côtés de Philippe Chevallier, le comédien a choisi de bousculer son destin. Ce virage vers l’émancipation en solo, entamé au milieu des années 2010, témoigne d’un besoin viscéral de renouvellement artistique. En 2026, l’année de ses 69 ans, il concrétise enfin ce parcours d’indépendance avec son tout premier spectacle en solitaire.

Des Beaux-Arts aux planches : la genèse d’un style unique

Né à Paris le 25 février 1957, le futur humoriste grandit au sein d’une famille d’artistes d’origine bourguignonne, petit-fils de vignerons établis à Nuits-Saint-Georges. Sa mère, artiste peintre, et son père, photographe et inventeur médaillé au concours Lépine pour un concept de ski sans neige, lui transmettent très tôt le goût de la création. Pourtant, sa première vocation le porte vers les arts plastiques. Diplômé de l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris en section sculpture, il étudie sous la direction de Michel Charpentier avant de bifurquer vers le théâtre en intégrant le Cours Simon.

C’est à la sortie de cette formation théâtrale qu’il croise la route de Philippe Chevallier en 1980. Dès l’année suivante, les deux complices écrivent et jouent leur premier spectacle commun. La consécration arrive très vite grâce à Philippe Bouvard, qui les recrute en 1982 pour son émission télévisée Le Petit Théâtre de Bouvard. Ce rendez-vous quotidien propulse instantanément le duo sous les projecteurs.

L’âge d’or du duo : trente-cinq ans de complicité populaire

Au sein du binôme, la dynamique est parfaitement huilée : Philippe Chevallier endosse le costume rigide de Monsieur Loyal, tandis que son partenaire incarne un fou du roi lunaire et irrésistible. Ensemble, ils enchaînent les succès sur scène à travers des spectacles restés célèbres :

  • Bien dégagé autour des oreilles… SVP ! (1988)
  • C’est vous qui voyez ! (1992), enregistré au Théâtre des Nouveautés, qui installe définitivement leur réplique fétiche et le sketch mythique du train pour Pau
  • La rentrée des sketches (2006/2007)
  • Vous reprendrez bien quelques sketches ? (2014), leur ultime spectacle anniversaire

Cette complicité se traduit également par la création de leur propre structure de production, nommée « Pipo et Mario ». En 1999, leur travail reçoit la reconnaissance de leurs pairs avec le Grand Prix de l’Humour décerné par la SACEM. Parallèlement, ils s’invitent dans le quotidien des Français à la radio dans Les Grosses Têtes et à la télévision à travers de célèbres campagnes publicitaires pour un assureur militant.

Les chemins de traverse : du boulevard au grand écran

Parallèlement à ses sketches, le comédien s’illustre régulièrement dans le théâtre de boulevard. Il participe notamment au triomphe de la pièce Ma femme s’appelle Maurice, qui rassemble 350 000 spectateurs sur 600 représentations. Il reprend également le rôle mythique de François Pignon dans Le Dîner de cons sous la direction de Francis Veber.

Le cinéma lui offre des fortunes plus diverses. Si ses apparitions en tête d’affiche avec son complice se soldent par des déconvenues commerciales, à l’image de l’adaptation cinématographique de Ma femme… s’appelle Maurice en 2002, il se distingue dans de nombreux seconds rôles de qualité. Le public le retrouve ainsi chez Jean Becker dans La Tête en friche ou plus récemment chez François Ozon dans Mon crime.

Le saut dans le vide : l’émancipation en solitaire

L’année 2016 marque un tournant décisif. Désireux d’explorer de nouveaux horizons et d’éprouver sa liberté, le comédien décide de mettre un terme à sa collaboration avec Philippe Chevallier. Cette rupture unilatérale, si elle a pu froisser son éternel partenaire de scène, lui permet de multiplier les expériences théâtrales auprès d’autres figures comme Francis Huster ou Marie-Anne Chazel.

Cette quête d’indépendance culmine au début de l’année 2026 avec la présentation de son tout premier seul-en-scène au Théâtre des Nouveautés. Intitulé Régis Laspalès parle enfin, ce spectacle de plus d’une heure mêle stand-up et poésie absurde. L’artiste y égratigne les travers de notre époque, notamment à travers un sketch grinçant sur la traçabilité de l’alimentation. Si une partie de la critique regrette parfois un rythme décousu, d’autres saluent un spectacle tendre et poétique, preuve qu’il continue de bonifier son art avec le temps.

En dehors des plateaux, l’homme cultive une étonnante singularité. Vigneron amateur dans sa propriété de Bourgogne, passionné de Formule 1 et de voitures anglaises, il est aussi connu pour son rejet farouche de la technologie moderne, lui qui n’utilise au quotidien qu’un téléphone fixe filaire à cassette. Cette fidélité à un certain art de vivre, loin de l’agitation numérique, nourrit sans aucun doute la poésie décalée qui fait sa force sur scène.

Ce parcours singulier démontre que derrière le masque de l’ahuri se cache un artiste exigeant et profondément libre. En osant se réinventer sur le tard, il prouve que le flegme et l’absurde restent des armes d’une incroyable modernité pour décrypter notre monde.


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