Portrait de l'historien Guillaume Blanc devant un montage évoquant le colonialisme vert en Afrique

Qui est Guillaume Blanc, l’historien qui déconstruit le colonialisme vert en Afrique ?

Lorsque les pays occidentaux imaginent la faune africaine, l’image d’une nature sauvage, immense et déserte s’impose immédiatement dans les esprits. Pourtant, Guillaume Blanc démontre dans ses travaux que ce paysage édénique relève d’une pure fiction politique et coloniale. L’historien de l’environnement analyse la manière dont les institutions internationales ont transformé la protection de la nature en un instrument de pouvoir et de dépossession territoriale sur le continent africain.

En dévoilant l’envers du décor des grands parcs naturels, ses recherches bousculent les certitudes de l’écologie mondiale. Derrière la sauvegarde affichée de la biodiversité se cachent en réalité des siècles de préjugés et d’expulsions humaines.

Un itinéraire entre fractures sociales et histoire environnementale

Né en 1982, Guillaume Blanc grandit dans une tour HLM de la Porte de Vanves, au sud de Paris. Scolarisé dans un collège classé en zone d’éducation prioritaire, il fait tôt l’expérience de la hiérarchisation sociale. À l’âge de six ans, il subit un traumatisme familial fondateur lors d’un grave accident de la route où son père perd la vie. Cette épreuve le rapproche durablement de la montagne et des grands espaces, perçus dès lors comme des havres de stabilité temporelle.

Son entrée au lycée Montaigne lui ouvre les portes des sciences humaines. Il entame ensuite des études d’histoire à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, avant d’obtenir le CAPES en 2008. Lors de son master, il mène une première enquête de terrain en Érythrée sur la nationalisation des ressources naturelles. Il rejoint ensuite la Chaire de recherche du Canada en histoire environnementale à l’université du Québec à Trois-Rivières pour son doctorat.

Soutenue en 2013, sa thèse explore les logiques territoriales des parcs nationaux en France, au Canada et en Éthiopie. Après plusieurs années d’enseignement comme maître de conférences à l’université Rennes 2, Guillaume Blanc est nommé professeur à Sciences Po Bordeaux au sein du laboratoire Les Afriques dans le Monde. Également nommé à l’Institut universitaire de France en 2021, l’universitaire français dirige la collection « Histoire environnementale » aux Éditions de la Sorbonne.

Le mythe de l’Éden africain et les racines du colonialisme vert

Au XIXᵉ siècle, la révolution industrielle transforme et pollue les paysages européens à un rythme inédit. Face à ce désenchantement urbain, les administrations impériales projettent sur l’Afrique le mythe d’une nature primitive et intacte. Ce fantasme occulte délibérément la présence séculaire des sociétés paysannes et pastorales locales.

L’installation des colons entraîne de profondes dégradations écologiques, causées par l’exploitation forestière intensive et la chasse commerciale. Toutefois, les puissances dominantes refusent d’assumer leurs propres destructions. Elles accusent alors les modes de vie autochtones d’abîmer les écosystèmes. Pour racheter leurs fautes tout en poursuivant l’extractivisme dans les zones rentables, les autorités créent des réserves fermées où toute activité humaine traditionnelle est bannie. Ce mécanisme historique constitue le cœur de ce que Guillaume Blanc qualifie de colonialisme vert.

Dans ses publications, le spécialiste d’histoire contemporaine souligne une contradiction structurelle : la sanctuarisation autoritaire n’a jamais empêché la prédation économique. Elle a plutôt servi à exercer une autorité administrative directe sur des populations rurales marginalisées, privées de leurs terres ancestrales au nom de la science.

Un double standard écologique entre l’Europe et l’Afrique

Pour mettre au jour les biais de la conservation, Guillaume Blanc adopte une démarche d’histoire comparée particulièrement révélatrice. Il confronte trois modèles nationaux d’aménagement des espaces protégés :

  • Le modèle mémoriel en France : Dans le parc national des Cévennes, l’action publique célèbre l’empreinte historique des bergers sur la montagne, allant jusqu’à rémunérer des éleveurs locaux pour maintenir la transhumance pédestre traditionnelle.
  • Le modèle récréatif au Canada : Au parc Forillon, l’État valorise une nature sauvage et grandiose destinée aux loisirs après avoir déplacé les résidents locaux.
  • Le modèle muséifié en Éthiopie : Dans le parc national du Simien, les institutions internationales exigent l’éviction totale des agriculteurs, considérés comme des intrus dans leur propre milieu de vie.

Cette comparaison met en lumière une asymétrie frappante. Quand un paysage pastoral européen est vanté comme un chef-d’œuvre de cohabitation harmonieuse entre l’homme et son biotope, un paysage agropastoral similaire en Afrique est qualifié de dégradation intolérable. Selon l’historien, les grands organismes internationaux n’ont pas cherché à préserver un écosystème objectif, mais une idée coloniale et fantasmée de l’Afrique.

La reconversion des experts et la militarisation de la gouvernance globale

Après les indépendances des années 1960, la logique de mise sous cloche ne disparaît pas. Au contraire, d’anciens cadres de l’administration coloniale se reconvertissent au sein d’organisations internationales comme l’UNESCO, le WWF ou l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Ces experts continuent de diffuser le modèle d’une nature sans hommes.

De leur côté, les jeunes États indépendants reprennent ce dispositif à leur compte. La gestion des réserves permet d’affirmer la souveraineté étatique sur des régions frontalières rebelles et de capter les devises générées par le tourisme international. Dès lors, la protection écologique s’accompagne d’une militarisation croissante. Des brigades d’éco-gardes armés patrouillent pour réprimer les pasteurs et les paysans qui franchissent les frontières invisibles des parcs.

Cette analyse critique suscite de vifs débats, car elle remet en cause la neutralité bienveillante prêtée aux grandes ONG environnementales. En documentant les violences matérielles subies par les populations locales, Guillaume Blanc invite à repenser les politiques de conservation pour cesser de sacrifier la justice sociale sur l’autel d’une écologie excluante.

L’ego-histoire pour dévoiler les rouages de la recherche

Au-delà de ses enquêtes empiriques, le chercheur s’interroge sur la pratique même de sa discipline. Dans son ouvrage La Nature de l’historien, paru en 2025, il s’empare de la méthode de l’ego-histoire initiée par Pierre Nora. Il y décrit sans fard les coulisses du monde académique, les difficultés de financement et les déterminismes sociaux qui orientent le regard du savant.

Pour mener ses investigations, Guillaume Blanc applique également la méthode régressive théorisée par Marc Bloch. Il part des conflits actuels autour de la terre pour remonter patiemment les archives coloniales et étatiques. Cette rigueur documentaire s’illustre à travers une bibliographie féconde qui a profondément renouvelé l’historiographie contemporaine :

  • Une histoire environnementale de la nation (Éditions de la Sorbonne, 2015)
  • L’Invention du colonialisme vert (Flammarion, 2020)
  • Protéger et détruire : Gouverner la nature sous les tropiques (CNRS Éditions, 2022, co-direction)
  • La Nature des hommes (Éditions La Découverte, 2024)
  • La Nature de l’historien. Par le haut, par le bas (CNRS Éditions, 2025)

À travers cet ensemble d’ouvrages et de directions d’enquêtes collectives, le chercheur a su établir un dialogue fécond entre l’histoire politique, la sociologie et les études postcoloniales.

En replaçant les sociétés humaines au centre des écosystèmes, Guillaume Blanc rappelle qu’aucune politique environnementale ne peut réussir durablement contre les populations qui habitent et façonnent les territoires. Ses recherches offrent une grille de lecture indispensable pour concevoir, demain, une écologie véritablement émancipatrice et débarrassée de ses réflexes impériaux.


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