Un homme en blouse blanche incarnant Abraham Drucker dans une scène historique au sein d'un camp de concentration

Abraham Drucker : l’histoire méconnue d’un médecin résistant et rescapé des camps

Abraham Drucker incarne l’une de ces trajectoires singulières et bouleversantes forgées par les tourments du vingtième siècle. Souvent évoqué à travers la notoriété publique de ses enfants, ce praticien d’origine roumaine a pourtant traversé les heures les plus sombres de l’Occupation en payant un lourd tribut à la barbarie antisémite. De son exil d’Europe centrale jusqu’aux baraquements de Drancy, son parcours illustre une fidélité absolue au serment d’Hippocrate et un désir viscéral d’enracinement républicain.

Derrière l’image du notable respecté du bocage normand se cache en réalité une vie d’épreuves, d’engagement clandestin et de dévouement médical. Retracer son histoire permet de comprendre la genèse d’une lignée devenue familière aux Français, tout en apportant un éclairage historique précieux sur le quotidien des soignants internés durant la Seconde Guerre mondiale.

De la Bucovine aux terres normandes : la conquête d’un destin médical

Abraham Drucker voit le jour le 15 novembre 1903 à Davideni, un village de Bucovine alors rattaché à l’Empire austro-hongrois. Issu d’une famille juive ashkénaze modeste, il grandit dans un territoire frontalier qui passe sous souveraineté roumaine après la Première Guerre mondiale. Très tôt attiré par les sciences, le jeune homme entame ses études de santé à Bucarest. Toutefois, l’essor violent des mouvements nationalistes et antisémites dans les universités locales le pousse à l’exil dès 1925, le contraignant à quitter son pays natal pour chercher refuge en France.

Cette installation en terre étrangère exige une remarquable ténacité. La législation française n’accordant aucune équivalence directe avec son cursus roumain, l’étudiant doit recommencer l’intégralité de son parcours universitaire. Il fréquente successivement les facultés de Grenoble, Paris, Tours et Nantes, multipliant les stages hospitaliers pour subvenir à ses besoins. En 1936, il couronne enfin ces longues années de sacrifice en soutenant sa thèse de doctorat en médecine.

L’ancrage dans le Calvados

L’année 1937 marque un tournant décisif dans sa trajectoire personnelle et civique. Sous le gouvernement du Front populaire, il obtient sa naturalisation française officielle, scellant son intégration définitive. La même année, le jeune praticien accepte un poste de médecin-interne au sanatorium de Saint-Sever-Calvados, un établissement spécialisé dans le traitement de la tuberculose osseuse. Séduit par la région, Abraham Drucker s’installe ensuite à son compte comme généraliste à Vire, ouvrant son cabinet sur la place de la Gare pour soigner les familles du bocage.

Dans la tourmente de l’Occupation : résistance et premières persécutions

Lorsque la guerre éclate en septembre 1939, le médecin répond immédiatement à l’appel sous les drapeaux. D’abord mobilisé comme infirmier, il gagne rapidement le grade de médecin auxiliaire aux armées avant sa démobilisation à la fin du mois d’août 1940. Dès l’automne suivant, le régime de Vichy instaure ses premières lois d’exclusion. Fiché comme « israélite » à la sous-préfecture de Vire, il subit l’humiliation d’un pointage quotidien obligatoire auprès de la mairie locale.

Face au durcissement des persécutions, il tente au début de l’année 1941 des recours administratifs pour obtenir sa radiation des registres raciaux. Il fait valoir son éducation laïque, son ignorance des origines ancestrales et la présence de cousins catholiques en Roumanie. Cependant, ces démarches n’entament en rien son hostilité envers l’occupant allemand.

L’action clandestine dans le bocage

Dans son quotidien professionnel, le soignant affiche ouvertement des convictions anglophiles et gaullistes, participant activement à la diffusion des symboles de la France libre. Il s’engage également dans des actions clandestines concrètes. En collaboration avec le sous-préfet de Vire Jean Benedetti, il fournit des soins et facilite l’exfiltration de prisonniers de guerre français retenus dans les usines locales. Le 13 avril 1941, bravant les interdictions, il porte secours aux victimes d’un bombardier britannique abattu à Saint-Sever et assiste publiquement aux obsèques des aviateurs de la RAF.

Cette liberté de ton et cet engagement finissent par attirer la vindicte collaborationniste. Le 28 avril 1942, la Gestapo arrête brutalement Abraham Drucker au sein du sanatorium, à la suite d’une dénonciation pour faits de résistance émanant d’un employé affilié au Parti populaire français. Il compte ainsi parmi les premiers citoyens juifs arrêtés dans le département du Calvados.

L’enfer des camps : exercer la médecine sous la contrainte à Compiègne et Drancy

Après un passage par la prison de la Maladrerie à Caen, le médecin subit une longue détention au camp de Royallieu à Compiègne entre mai 1942 et mai 1943. Les autorités d’occupation décident alors de transférer ce praticien expérimenté vers le camp d’internement de Drancy, où il arrive le 26 mai 1943 enfermé dans un wagon plombé. Dès son arrivée, la direction SS du camp, commandée par Aloïs Brunner, réquisitionne ses compétences et le nomme médecin-chef de l’infirmerie pour éviter la propagation d’épidémies incontrôlables.

Dans ce contexte tragique, Abraham Drucker utilise sa position pour soulager la détresse des internés. Il rédige de multiples rapports techniques au commandement nazi afin de réclamer du matériel radiologique et de dénoncer la surpopulation critique des chambrées, où le froid et la promiscuité engendrent des vagues mortelles d’infections respiratoires. Déplacé sous bonne garde à l’hôtel Excelsior de Nice à l’automne 1943 lors des grandes rafles de la Côte d’Azur, il réintègre ensuite Drancy jusqu’à la libération définitive du camp le 18 août 1944.

Réfutation des calomnies et témoignage judiciaire

Plusieurs décennies après le conflit, des publications d’extrême droite et des cercles négationnistes ont tenté de salir sa mémoire en le qualifiant de collaborateur du système nazi. Néanmoins, les travaux des historiens spécialistes de la Shoah réfutent catégoriquement cette manipulation. Les archives établissent qu’il appartenait pleinement à la catégorie des prisonniers sous surveillance constante, astreints à une gestion sanitaire interne sans aucun pouvoir décisionnel sur les déportations.

En février 1946, le médecin apporte une contribution judiciaire majeure en rédigeant un rapport détaillé sur le fonctionnement et la brutalité des camps. Ce document accablant sert directement d’élément à charge lors des poursuites contre ses délateurs à Caen, ainsi que durant les instructions internationales visant les crimes de guerre d’Aloïs Brunner.

La dynastie Drucker : le choix de l’assimilation et de l’excellence

Parallèlement à ces épreuves, la famille du médecin échappe de justesse aux rafles. Lors de l’arrestation d’avril 1942, son épouse Lola Schafler, enceinte, prend la fuite avec leur fils aîné. Contrôlée en gare de Rennes par la Gestapo, elle bénéficie du secours courageux de Jean Le Lay, qui affirme en allemand qu’elle est son épouse légitime. Réfugiée dans les Côtes-d’Armor, la famille survit dans la clandestinité jusqu’à la défaite allemande.

Après la Libération, Abraham Drucker retrouve son cabinet de Vire et s’attache à bâtir un foyer protecteur pour ses trois fils :

  • Jean Drucker, haut fonctionnaire et président-fondateur de la chaîne télévisée M6 ;
  • Michel Drucker, figure majeure et animateur emblématique du paysage audiovisuel français ;
  • Jacques Drucker, médecin épidémiologiste et professeur d’université de renommée internationale.

Profondément marqué par la barbarie des persécutions raciales, le chef de famille fait le choix délibéré de faire baptiser ses enfants afin d’éloigner définitivement le spectre de l’étoile jaune. Il inculque à sa progéniture une discipline de travail rigoureuse, fondée sur le mérite académique et le service de l’intérêt général.

Fidèle à sa vocation jusqu’à ses derniers instants, le praticien exerce son métier de campagne sans relâche, réalisant un dernier accouchement quelques jours seulement avant sa disparition. Il s’éteint le 9 décembre 1983 à l’âge de quatre-vingts ans des suites d’une longue maladie. En hommage à son dévouement auprès de plusieurs générations de patients, l’hôpital de Vire a donné son nom à l’un de ses pavillons, perpétuant ainsi le souvenir d’un soignant exemplaire forgé par les tempêtes de l’Histoire.


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