Au sein de l’âge d’or hollywoodien, certains visages marquent instantanément la pellicule par leur présence brute et leur magnétisme. Brad Dexter appartient à cette lignée d’acteurs de caractère dont la stature imposante et le regard d’acier ont habité nombre de chefs-d’œuvre du cinéma américain des années 1950 et 1960.
S’il reste éternellement associé au mercenaire Harry Luck dans le mythique western Les Sept Mercenaires, son parcours dépasse largement ce simple coup d’éclat. Tour à tour boxeur amateur, soldat, acteur fétiche de grands réalisateurs puis producteur chevronné, l’homme a mené une vie intense aussi bien devant la caméra que dans les coulisses du grand écran.
Des rings de boxe aux planches de théâtre : les racines de Boris Soso
Né le 9 avril 1917 à Goldfield, dans le Nevada, le futur comédien voit le jour sous le nom de Boris Michel Soso au sein d’une famille d’immigrants serbes élevée dans des conditions modestes. Le serbe constitue sa langue maternelle, et la famille ne tarde pas à s’installer à Los Angeles pour chercher un avenir meilleur. Confronté très tôt aux nécessités du quotidien, le jeune garçon multiplie les petits emplois dès l’âge de sept ans, travaillant comme cireur de chaussures ou emballeur de viande pour aider ses proches.
Doté d’un physique robuste et mesurant plus d’un mètre quatre-vingts, l’adolescent monte sur les rings de boxe amateur afin de surmonter sa timidité et d’acquérir de l’assurance. Cette discipline corporelle forge sa prestance naturelle. Attiré par l’art dramatique, il décide ensuite de suivre une formation rigoureuse au réputé Pasadena Playhouse en Californie du Sud, où il affine son jeu scénique.
Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, il s’engage dans l’armée de l’air américaine. Durant son service au sein de l’US Army Air Corps, il se lie d’amitié avec Karl Malden, un autre soldat partageant des origines serbes. C’est durant cette période qu’il intègre la troupe théâtrale militaire de la pièce Winged Victory, avant de faire ses débuts à l’écran sous le pseudonyme de Barry Mitchell dans plusieurs productions de studio et drames radiophoniques d’après-guerre.
L’ascension sous l’aile de John Huston et les rôles de durs à cuire
Le tournant décisif de sa trajectoire survient sur les planches lorsqu’un géant du cinéma le remarque. Impressionné par son intensité, le réalisateur John Huston décide de le lancer en lui attribuant son nom d’artiste définitif : Brad Dexter. Le cinéaste lui confie alors le rôle marquant du policier véreux Bob Brannom dans son chef-d’œuvre du film noir, Quand la ville dort, sorti en 1950.
Ce premier rôle d’envergure enferme rapidement le comédien dans un registre de méchants sophistiqués, d’hommes de main impitoyables et de gangsters menaçants. Pourtant, ses partenaires de plateau décrivent tous une personnalité à l’opposé de ses personnages sombres : un homme chaleureux, décontracté et d’un abord très facile. Les studios de cinéma s’arrachent alors sa silhouette trapue et ses yeux bleus perçants.
Durant les années 1950, il enchaîne les tournages sous la direction de grands maîtres de la mise en scène. On le retrouve ainsi dans des classiques du film noir et du polar tels que :
- Scandale à Las Vegas (1952), où il donne la réplique à Jane Russell ;
- Macao, le paradis des mauvais garçons (1952), face à Robert Mitchum ;
- L’Affaire de la 99e rue (1953), mis en scène par Phil Karlson ;
- La Maison de bambou (1955), sous la direction de Samuel Fuller ;
- Les Inconnus dans la ville (1955) de Richard Fleischer ;
- Le Dernier train de Gun Hill (1959), où il campe un contremaître impitoyable face à Kirk Douglas.
Harry Luck et le triomphe des Sept Mercenaires
L’année 1960 marque l’apogée de sa visibilité auprès du grand public international. Sous la houlette de John Sturges, Brad Dexter rejoint la prestigieuse distribution du western légendaire Les Sept Mercenaires, libre adaptation hollywoodienne des Sept Samouraïs d’Akira Kurosawa.
Au milieu d’une bande de fines gâchettes composée de Steve McQueen, Yul Brynner, Charles Bronson, Robert Vaughn, James Coburn et Horst Buchholz, l’acteur américain incarne Harry Luck. Ce personnage pragmatique et cynique reste convaincu que l’expédition dissimule un fabuleux trésor caché au lieu d’une simple rétribution de villageois démunis. Sa mort héroïque lors de l’assaut final confère à son personnage une émotion inattendue.
Bien que la renommée internationale profite davantage à certains de ses camarades propulsés au rang de superstars, cette composition permet au comédien d’inscrire durablement son nom dans l’histoire du septième art. Il retrouve d’ailleurs le partenaire de Yul Brynner quelques années plus tard dans la fresque historique Les Rois du soleil en 1963.
Un sauvetage héroïque et le lien complexe avec Frank Sinatra
Au-delà des plateaux de tournage, l’interprète de Harry Luck démontre un courage bien réel dans sa vie personnelle. En mai 1964, durant le tournage à Hawaï du long métrage L’Île des braves, un accident dramatique manque d’emporter Frank Sinatra et la compagne du producteur Howard Koch. Les deux baigneurs se retrouvent soudainement piégés par un violent courant d’arrachement à marée descendante.
N’écoutant que son courage, l’acteur plonge immédiatement dans des eaux tumultueuses et parvient à maintenir les deux victimes hors de l’eau jusqu’à l’arrivée des secours en bateau. Cet acte héroïque scelle une amitié étroite entre les deux hommes, qui partagent ensuite l’affiche de L’Express du colonel Von Ryan en 1965.
Toutefois, leur complicité s’étiole avec les années. Brad Dexter finira par regretter avec amertume que le célèbre chanteur n’ait jamais rendu publiquement hommage à celui qui lui avait sauvé la vie, provoquant un éloignement progressif entre les deux collaborateurs.
Le passage à la production et la fin d’un riche parcours
Ne souhaitant pas rester cantonné aux seconds rôles devant l’objectif, l’acteur élargit ses horizons dès le milieu des années 1960 en embrassant le métier de producteur de cinéma et de télévision. Il prend les commandes de plusieurs projets d’envergure, souvent salués par la critique et le public.
Parmi ses réussites notables derrière la caméra, on compte notamment :
- Tigre acculé (1967), un film d’espionnage réalisé par Sidney J. Furie ;
- The Lawyer (1970), drame judiciaire marquant ;
- Le Petit Homme contre le grand héros (1970), avec Robert Redford ;
- Lady Sings the Blues (1972), biopic musical consacré à Billie Holiday ;
- Le Chagrin d’amour irréparable (1972), réalisé par Elaine May ;
- Skag (1980), une série dramatique remarquée pour le petit écran.
Sur le plan privé, l’acteur a brièvement épousé la chanteuse et actrice Peggy Lee en 1953, avant de partager de longues années d’union avec Mary Clare Bogdanovich, puis June Margaret Dyer. Il comptait également parmi les confidents proches de Marilyn Monroe.
Après une dernière apparition au cinéma à la fin des années 1980, l’homme prend une retraite méritée. Il s’éteint le 12 décembre 2002 à Rancho Mirage, en Californie, à l’âge de 85 ans, des suites d’un emphysème. Lors de la 75e cérémonie des Oscars en 2003, Hollywood a tenu à saluer la mémoire de cette figure généreuse et charismatique du cinéma d’action.
De ses débuts modestes dans les ruelles de Los Angeles aux tournages des plus grands classiques du cinéma mondial, Brad Dexter incarne l’archétype de l’artisan passionné qui a su façonner les grandes heures de l’âge d’or hollywoodien par son talent et sa loyauté indéfectible.






