Portrait de l'écrivain Jean Vautrin assis à son bureau en train d'écrire

Jean Vautrin : du grand écran au prix Goncourt, le destin d’un géant populaire

Peu d’artistes ont traversé le paysage culturel français avec une telle intensité créative. Jean Vautrin a d’abord conquis les salles obscures sous son identité civile avant d’imposer son style vigoureux sur la scène littéraire nationale. Tour à tour cinéaste acclamé, dialoguiste affûté et romancier couronné par les plus prestigieuses distinctions, il a bâti une œuvre protéiforme, profondément humaniste et populaire.

Derrière ce nom de plume emprunté au panthéon balzacien se cache une trajectoire singulière, guidée par un amour inconditionnel des mots et une empathie constante pour les exclus. Des plateaux de tournage aux pages fiévreuses du néo-polar, retour sur le parcours d’un conteur d’exception.

De Jean Herman au cinéma : la fabrique des images

Avant d’adopter le pseudonyme de Jean Vautrin, l’artiste se fait un nom sous sa véritable identité, Jean Herman. Né en mai 1933 à Pagny-sur-Moselle, en Lorraine, il grandit auprès d’un père médecin de campagne passionné d’art lyrique. Après des études de lettres à Auxerre, il intègre la prestigieuse école de cinéma de l’IDHEC à Paris, où il sort major de sa promotion au milieu des années cinquante.

Sa curiosité le conduit ensuite en Inde, où il enseigne la littérature française à l’université de Bombay pendant cinq ans. Sur place, il multiplie les activités de reporter et participe à la diffusion de grands classiques locaux. C’est également là qu’il collabore avec le maître italien Roberto Rossellini pour le documentaire India, terre mère, une expérience formatrice déterminante.

De retour en France, il effectue son service militaire au Service cinématographique des armées. Affecté dans le Sud algérien à Reggane, il enregistre sur pellicule la toute première explosion nucléaire française en 1960. Assistant sur les plateaux de Jacques Rivette ou Vincente Minnelli, il passe rapidement derrière la caméra pour réaliser ses propres longs-métrages.

Durant cette période faste, le réalisateur dirige Danielle Darrieux dans Le Dimanche de la vie, une adaptation remarquée de Raymond Queneau, puis orchestre le face-à-face culte entre Alain Delon et Charles Bronson dans le film policier Adieu l’ami. Pourtant, malgré le succès public de ces réalisations, l’homme porte un regard très sévère sur ses films et s’épanouit davantage dans l’écriture de scénarios. Il noue notamment une complicité de plus de dix ans avec Michel Audiard et participe à l’écriture de grands succès du cinéma français, jusqu’à décrocher le César du meilleur scénario pour le film Garde à vue réalisé par Claude Miller.

La métamorphose littéraire sous le nom de Jean Vautrin

Au début des années 1970, un tournant personnel majeur bouleverse son existence. Son fils Julien étant atteint d’autisme, Jean Vautrin choisit de s’éloigner des plateaux de tournage bruyants pour s’installer à la campagne en Gironde. Ce choix de vie lui permet d’offrir un cadre stable à sa famille tout en se consacrant pleinement à l’écriture solitaire.

Pour marquer cette renaissance créative, il choisit un pseudonyme explicite en hommage au célèbre forçat de La Comédie humaine d’Honoré de Balzac. Il franchit la porte de la mythique Série Noire chez Gallimard sous l’égide de Marcel Duhamel et publie coup sur coup des romans policiers percutants comme À bulletins rouges et Billy-ze-Kick.

L’écrivain et réalisateur s’impose alors, aux côtés de Jean-Patrick Manchette, comme l’un des pionniers du néo-polar français. Son style vif, teinté d’argot, de néologismes et de ruptures poétiques, captive la critique. Avec des œuvres marquantes comme Bloody Mary ou Canicule, qui dépeignent une France rurale et urbaine traversée par la misère et la folie, il installe définitivement sa griffe littéraire.

Des grandes fresques historiques à la consécration du Goncourt

Loin de s’enfermer dans le seul genre policier, Jean Vautrin élargit rapidement son horizon narratif pour embrasser de vastes épopées romanesques. L’année 1989 marque le sommet de sa reconnaissance littéraire grâce à Un grand pas vers le Bon Dieu. Cette imposante fresque dépeint le destin d’une famille cajun en Louisiane au début du vingtième siècle et lui vaut le prestigieux prix Goncourt, doublé la même année par le Goncourt des Lycéens.

L’auteur s’attache également à réhabiliter la mémoire des luttes populaires et des laissés-pour-compte de l’Histoire à travers plusieurs projets ambitieux :

  • Le Cri du peuple, roman magistral consacré aux événements de la Commune de Paris de 1871, mettant en scène la figure de Louise Michel.
  • L’adaptation graphique de cette même fresque historique, superbement mise en images par Jacques Tardi dans une série de quatre tomes saluée par le public.
  • La série des aventures de Boro, reporter photographe, conçue à quatre mains avec l’écrivain Dan Franck, qui revisite les grands drames du vingtième siècle.
  • La tétralogie antimilitariste Quatre soldats français, qui explore la tragédie de la Grande Guerre en donnant la parole aux insoumis et aux mutins.

Ces projets au long cours confirment sa capacité à concilier le souffle de l’aventure épique et la rigueur de la documentation historique.

Une voix populaire ancrée auprès des marginaux

Au-delà de ses romans amples, Jean Vautrin excelle dans l’art de la nouvelle brève et percutante. Ses recueils, à l’image de Baby-Boom ou La Vie Ripolin, lui permettent d’exprimer toute sa sensibilité stylistique et d’obtenir le Goncourt de la nouvelle. Désireux de transmettre sa passion et de soutenir la création contemporaine, il fonde également la collection « L’Atelier Julliard » pour mettre en lumière de nouvelles voix littéraires.

Politiquement engagé à gauche et animé par des convictions humanistes teintées d’esprit libertaire, le romancier français a toujours placé les opprimés au centre de son univers. Ses récits mettent en lumière des héros cabossés par la vie, des enfants blessés et des ouvriers en lutte contre la violence sociale. Jusqu’à son dernier roman, Gipsy Blues, publié peu avant sa disparition à Gradignan en 2015, il est resté fidèle à cette générosité populaire.

En fusionnant le rythme visuel du grand écran et la verdeur du verbe populaire, l’écrivain a façonné une œuvre vivante qui continue d’inspirer les passionnés de récits noirs et d’Histoire sociale.


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