Observer les rouages de l’État pour mieux en dévoiler les failles constitue un exercice singulier. François Pérache a fait de cette double vie une trajectoire artistique unique, passant des réunions de crise ministérielles aux plateaux de tournage et aux studios de radio. Cet ingénieur de formation s’est imposé en quelques années comme l’une des plumes les plus percutantes de la fiction française contemporaine.
Son travail bouscule les frontières entre documentaire et dramaturgie. En racontant les intrigues politiques ou les drames familiaux marqués par la grande Histoire, il plonge au cœur des zones d’ombre du pouvoir républicain.
De l’École Centrale aux cabinets ministériels : l’œil affûté sur l’opinion
Avant de monter sur scène, l’auteur et comédien suit d’abord une formation scientifique rigoureuse. Il décroche ainsi son diplôme d’ingénieur à l’École Centrale de Lille au tournant des années 2000. Très vite, son intérêt pour la vie publique le pousse vers les affaires institutionnelles européennes, avant d’intégrer le cœur de l’appareil d’État français.
De 2001 à 2005, il rejoint le Service d’Information du Gouvernement (SIG). Sous les gouvernements de Lionel Jospin, Jean-Pierre Raffarin puis Dominique de Villepin, il rédige des synthèses de presse quotidiennes pour Matignon. Nommé responsable webmarketing des plateformes gouvernementales, il pilote un écosystème réunissant sept millions de visiteurs uniques mensuels. Il crée la cellule de veille en ligne de l’exécutif, mesurant en temps réel l’impact des débats numériques sur l’opinion.
Cette immersion lui offre un point d’observation privilégié sur les paniques institutionnelles. En 2005, lors de la controverse entourant le logement de fonction du ministre de l’Économie, il prévient directement Matignon de l’embrasement numérique imminent. Entre 2006 et 2008, il poursuit cette mission à l’Élysée sous la fin de mandat de Jacques Chirac, affinant sa compréhension intime des couloirs présidentiels.
Le grand saut vers la scène et l’incarnation théâtrale
Malgré un avenir tout tracé dans le conseil et la communication publique, une passion impérieuse le rattrape. François Pérache décide de tout quitter pour se former au jeu dramatique au sein de l’École Claude Mathieu à Paris. Cette reconversion radicale lui permet d’apprendre la discipline du plateau et de perfectionner son sens du texte vivant.
Sur les planches, il interprète des répertoires variés, de Victor Hugo et Eugène Labiche à Bertolt Brecht ou Valère Novarina. Il joue notamment dans une adaptation des Misérables au Théâtre Lucernaire, tout en explorant la dramaturgie italienne contemporaine. Cette pratique concrète du jeu nourrit directement ses premières envies d’écriture dramatique.
En 2019, sa première pièce, Vacarme(s) ou comment l’Homme marche sur la Terre, décroche l’Aide nationale à la création ARTCENA. Le texte se hisse ensuite parmi les finalistes du Prix Café Beaubourg. Par ailleurs, il participe à l’adaptation scénique remarquée du récit politique Un Président ne devrait pas dire ça, confirmant son talent pour transposer le réel sur les planches.
L’art du feuilleton radiophonique : réalisme et rigueur documentaire
Pour ses fictions sonores, François Pérache applique une méthode artisanale très stricte. Refusant catégoriser ses récits dans la pure fantaisie, il accumule des centaines de fiches documentaires pour chaque saison. Il écrit d’ailleurs debout, à voix haute, pour caler chaque réplique sur le souffle et le rythme naturel des interprètes.
Diffusée sur France Culture à partir de 2014, sa saga 57, rue de Varenne, réalisée par Cédric Aussir, marque un tournant majeur. En six saisons et trente épisodes, la série raconte le quotidien mouvementé d’un Premier ministre imaginaire confronté aux scandales et aux rivalités avec l’Élysée. Portée par la voix d’Hervé Pierre, l’œuvre remporte le prestigieux Prix Europa de la meilleure fiction à Berlin dès sa première saison.
Fort de ce succès, l’auteur collabore régulièrement avec France Inter pour l’émission Affaires sensibles. Sous la houlette de Fabrice Drouelle, il signe des mini-séries haletantes qui décortiquent des séismes politiques récents :
- La Veste, consacrée à la campagne présidentielle de 2017 et à la chute de François Fillon ;
- Jeanne revient, une fresque consacrée à la transmission dynastique au sein du Front national ;
- Mauvaise Graine, une plongée dans les dérives de l’agro-business contemporain ;
- Le Grand Charles attend, une réflexion satirique sur les failles institutionnelles de la Ve République.
Cette fécondité dramatique lui vaut de recevoir le Prix Nouveau Talent Radio de la SACD, saluant sa capacité à renouveler en profondeur la dramaturgie radiophonique française.
Entre mémoire intime et Histoire collective : le choc de « De guerre en fils »
En 2017, François Pérache franchit un cap encore plus personnel sur Arte Radio avec la série documentaire De guerre en fils, coécrite et coréalisée avec Sabine Zovighian. Cette œuvre sonore en six épisodes prend racine dans un drame familial : l’assassinat à Paris de son grand-père policier, Georges Pérache, abattu par le FLN le 2 octobre 1961.
À travers cette quête mémorielle intime, le récit explore les non-dits de la guerre d’Algérie en métropole, quelques jours avant la répression sanglante du 17 octobre 1961. La narration tisse également des échos troublants avec le traumatisme collectif des attentats du 13 novembre 2015 à Paris. Saluée pour sa pudeur et sa puissance narrative, la série reçoit une consécration internationale exceptionnelle en décrochant simultanément le Grand Prix international Premios Ondas, le Prix Italia et le Prix Phonurgia Nova.
Un visage et une voix au cœur du paysage audiovisuel
Parallèlement à ses activités d’écriture, François Pérache mène une dense carrière d’acteur devant la caméra. Les réalisateurs de télévision font régulièrement appel à sa justesse pour des séries policières et politiques marquantes telles que Baron Noir, Engrenages, Un village français, Tapie ou Hippocrate. Sa silhouette et son jeu sobre s’intègrent avec naturel dans les univers dramatiques les plus exigeants.
Au cinéma, il tourne dans plusieurs longs-métrages comme Sauver ou périr et continue d’enchaîner les projets de tournage. En studio, il prête également sa voix à plus d’une cinquantaine de fictions sonores pour les antennes de Radio France, mettant son expérience de comédien au service des œuvres de ses pairs.
En réconciliant la rigueur de l’analyste avec l’émotion brute du récit, l’auteur a su bâtir une œuvre cohérente et lucide sur les mécanismes du pouvoir. Son parcours rappelle que pour raconter fidèlement les coulisses du monde contemporain, rien ne remplace l’expérience directe du terrain et l’art de l’écoute.






