Dans l’histoire du divertissement télévisé francophone, peu de visages ont autant marqué les esprits que celui de Marcel Béliveau. Avec son accent chaleureux et ses pièges redoutablement orchestrés, le célèbre farceur québécois a révolutionné le petit écran dès la fin des années 1980 en s’amusant des plus grandes célébrités de son époque.
Derrière l’éclat des projecteurs et un succès planétaire inédit, la vie de l’homme de télévision a pourtant suivi une trajectoire vertigineuse. Entre triomphes financiers, déboires entrepreneuriaux cuisants et un long combat contre la maladie, son parcours personnel ressemble à un véritable roman aux multiples rebondissements.
Des débuts audacieux entre radio et impostures
Né en novembre 1939 en Haute-Mauricie, au Québec, le futur producteur découvre le monde du travail dès l’âge de 12 ans comme placier de cinéma. Il enchaîne ensuite plusieurs emplois en usine chimique, puis traverse l’Atlantique en 1968 pour travailler dans une usine Matra en France, avant de rentrer au pays pour diriger une discothèque.
Son entrée dans l’univers médiatique se fait par un coup d’éclat singulier. Vêtu d’une blouse blanche, il s’improvise faux médecin, publie des chroniques sous cette fausse identité et réalise même de véritables consultations. Cette première audace pose les jalons de sa passion pour la supercherie.
À partir de la fin des années 1950, Marcel Béliveau fait ses armes sur différentes stations radiophoniques québécoises comme CKTR, CFLM ou CJMS. Au cours de l’été 1968, il anime même une émission quotidienne à Wildwood, aux États-Unis, où les autorités locales lui remettent les clés de la ville en hommage à sa popularité auprès des estivants.
L’art du piège radiophonique
Durant les années 1970, l’animateur affine sa méthode comique sur les ondes de CKAC avec les capsules Le monde à l’envers. Il y aborde les passants dans la rue pour leur faire commenter des nouvelles totalement farfelues, comme un imaginaire échange de reliques culturelles.
Cette mécanique de l’absurde séduit le public et annonce ses futurs concepts visuels. En 1981, il franchit le pas vers la télévision sur Télé-Métropole en coanimant le magazine humoristique Un monde en folie, une expérience formatrice qui conforte ses intuitions de réalisateur.
Le phénomène « Surprise sur prise » et la conquête du monde
Au milieu des années 1980, Marcel Béliveau conçoit un format inédit : piéger des vedettes à leur insu grâce à des caméras dissimulées et avec la complicité directe de leurs proches. L’émission Surprise sur prise démarre sur les écrans québécois fin 1986 avant de s’imposer sur les réseaux majeurs comme TQS, Radio-Canada et TVA.
Face aux coûts de fabrication élevés de ces canulars élaborés, l’animateur cherche rapidement des débouchés à l’étranger. Le programme traverse l’océan pour s’installer en France, d’abord sur Canal+, puis sur TF1 à l’automne 1989. L’humoriste et producteur s’entoure alors de partenaires de premier plan, de Jean-Pierre Foucault à Christophe Dechavanne.
L’émission rejoint ensuite France 2 à partir de 1993, portée par le duo formé avec Georges Beller. Le succès devient colossal et dépasse largement le monde francophone. Le concept s’exporte ainsi dans plus de 90 pays, générant près d’un demi-milliard de dollars de recettes au cours de son exploitation mondiale.
Pièges d’anthologie et caprices de stars
Le créateur de caméras cachées met en boîte des centaines de séquences inoubliables. Des personnalités politiques comme Ségolène Royal ou des artistes comme Thierry Lhermitte et Michel Sardou se retrouvent pris au dépourvu dans des scénarios extravagants. Cependant, toutes les tentatives ne rencontrent pas le même accueil.
Certaines cibles réagissent avec effroi, à l’image d’Arlette Laguiller qui abandonne son véhicule en pleine panique. D’autres figures marquantes s’opposent fermement à la diffusion de leur mésaventure. Alain Delon refuse ainsi la diffusion de son piège d’enfant savant, une séquence finalement dévoilée au public bien des années plus tard.
Durant ces années dorées, Marcel Béliveau mène un grand train de vie. Il effectue de fréquents allers-retours transatlantiques à bord du Concorde et possède un luxueux appartement parisien. Pourtant, cette période faste masque mal les difficultés de gestion qui se profilent à l’horizon.
Naufrages financiers et tentatives de reconversion
En 1994, l’homme de médias cède l’intégralité de ses parts dans la société de production de son émission phare. Désireux de diversifier ses affaires, il injecte ses capitaux dans des projets commerciaux très éloignés des plateaux de tournage. Malheureusement, la réussite n’est pas au rendez-vous.
Ses investissements tournent rapidement au désastre. Sa chaîne de restauration rapide périclite, tandis que son agence de voyages à bas prix subit de lourdes amendes pour exercice illégal. Le coup de grâce survient lorsqu’il investit des centaines de milliers de dollars dans un projet de liaison aérienne low-cost Montréal-Paris impliquant un Boeing 747.
Ces échecs successifs mènent Marcel Béliveau à une faillite retentissante. Des poursuites judiciaires pour escroquerie fragilisent encore sa réputation, et les téléspectateurs découvrent avec stupeur la saisie de ses biens personnels diffusée dans les journaux télévisés.
Une créativité jamais éteinte
Loin de se laisser abattre par la ruine, l’ancien magnat explore d’autres voies. Passionné de sport, il met au point et enseigne sa propre méthode d’apprentissage du golf. Il propose également des conférences de motivation inspirées de ses succès et de ses épreuves vécues.
En 2007, il publie le recueil Un whisky pour l’esprit et rédige régulièrement des chroniques en ligne. Il tente aussi de produire un film participatif intitulé Georges-Henri T. est décédé, mais l’aventure s’arrête prématurément au bout d’une semaine de tournage à la suite de litiges juridiques avec ses partenaires.
Un long combat contre la maladie
En marge de ses remous professionnels, Marcel Béliveau affronte de très lourdes épreuves de santé. Grand fumeur, il surmonte un premier cancer pulmonaire en 1992, puis subit l’ablation complète d’un poumon deux ans plus tard pour enrayer une nouvelle tumeur.
Son cœur montre également des signes d’épuisement au fil des ans. Après avoir survécu à deux infarctus, l’animateur voit ses capacités cardiaques chuter dramatiquement à l’aube des années 2000. À l’été 2008, les médecins lui diagnostiquent une récidive cancéreuse incurable sur son unique poumon restant.
Le pionnier de la télévision s’éteint finalement à Montréal le 28 mai 2009, à l’âge de 69 ans. Père de cinq enfants, il refuse toute cérémonie d’obsèques publiques, préférant s’éclipser dans la discrétion.
Marcel Béliveau laisse derrière lui une empreinte indélébile sur l’histoire audiovisuelle internationale. Par son sens du spectacle et son audace narrative, il a réinventé le rire télévisé moderne tout en incarnant avec panache les grandeurs et les fragilités du monde du spectacle.






