Longtemps relégués dans l’ombre des écrivains qu’ils façonnent pour le public francophone, les traducteurs littéraires trouvent rarement une incarnation aussi éclatante que Josée Kamoun. En près de quatre décennies d’activité, cette praticienne passionnée a prêté sa plume aux plus grands stylistes de la langue anglaise, de Philip Roth à John Irving en passant par Richard Ford. Son parcours singulier dévoile les coulisses d’un artisanat exigeant où la fidélité au texte rime constamment avec audace stylistique.
Loin d’envisager son rôle comme une simple transposition mécanique, cette traductrice française défend une approche vivante et incarnée du texte littéraire. Elle compare volontiers son travail à celui d’un comédien qui endosse un rôle pour faire entendre une voix étrangère avec justesse. De l’enseignement en classes préparatoires aux débats animés sur les retraductions de chefs-d’œuvre, son itinéraire reflète une réflexion continue sur le pouvoir des mots.
Des racines méditerranéennes à la passion des lettres anglaises
Une formation d’excellence entre langues et anthropologie
Née à Tunis au sein d’une famille cosmopolite, Josée Kamoun grandit entre plusieurs cultures. Son père d’origine sicilienne pratique couramment l’italien et le français, tandis que sa mère parisienne enseigne la philosophie. Après une enfance passée à Paris, Rouen puis Marseille, elle poursuit ses études dans la capitale. Ce terreau familial plurilingue aiguise très tôt sa sensibilité aux nuances du langage et aux sonorités verbales.
Son parcours académique illustre une curiosité intellectuelle rare. Agrégée d’anglais, elle valide également une licence d’anthropologie sociale avant de soutenir un doctorat en littérature comparée consacré à Henry James. Cette double formation nourrit son regard critique sur les textes. L’anthropologie lui permet de décrypter les implicites culturels, tandis que l’étude approfondie de James forge son sens aigu des structures romanesques.
De la khâgne d’Henri-IV à l’inspection générale
Pendant de nombreuses années, elle mène une carrière prestigieuse dans l’enseignement public. Elle commence dans le secondaire avant d’enseigner la littérature et la version en classes préparatoires littéraires au lycée Henri-IV à Paris. Elle dispense aussi des cours au sein de plusieurs campus universitaires américains, transmettant sa passion du texte aux nouvelles générations d’étudiants.
En 2003, Josée Kamoun est nommée inspectrice générale d’anglais au ministère de l’Éducation nationale. Elle exerce ces hautes fonctions administratives pendant près de dix ans tout en poursuivant ses travaux de traduction durant ses nuits et ses week-ends. En octobre 2012, elle prend sa retraite de l’enseignement pour se consacrer exclusivement à son art littéraire dans son atelier de Saint-Ouen, entourée d’objets de brocante chinés avec soin.
Donner une voix française aux géants de la littérature américaine
Le compagnonnage exigeant avec Philip Roth et John Irving
Le destin littéraire de Josée Kamoun bascule à la fin des années 1980 lorsqu’un ami lui cède la traduction d’un ouvrage historique. Elle traduit peu après son premier roman, qui lui vaut le prix Grevisse. Mais c’est à la fin des années 1990 que débute son immense compagnonnage avec Philip Roth, dont elle traduit des chefs-d’œuvre incontournables comme Pastorale américaine, La Tache ou La Contrevie.
Traduire Roth exige une virtuosité constante pour restituer la rage, l’ironie mordante et l’énergie polyphonique de la prose américaine. Les échanges avec le romancier s’avèrent parfois intenses, l’auteur américain scrutant de près le sort réservé à ses tournures idiomatiques. Parallèlement, elle devient la voix française de John Irving pour une dizaine de titres majeurs, naviguant avec aisance dans son univers baroque et foisonnant.
De Richard Ford à Jonathan Coe : capter l’esprit d’une époque
La traductrice de Philip Roth ne se cantonne pas à un style unique et explore les multiples facettes de la fiction contemporaine. Elle accompagne fidèlement Richard Ford, restituant le ton mélancolique et la précision documentaire de romans comme Canada ou En toute franchise. Sa plume épouse également l’humour satirique et l’acuité politique du Britannique Jonathan Coe, notamment dans Le Cœur de l’Angleterre.
Au total, Josée Kamoun signe plus d’une cinquantaine de traductions saluées par la critique. Chaque nouvel auteur constitue un défi d’adaptation vocale complet. Elle plonge dans le lexique propre à chaque créateur, recréant en français les rythmes syntaxiques particuliers sans jamais lisser les aspérités qui font la singularité de l’œuvre d’origine.
L’épreuve de la retraduction : réinventer les classiques
Sur la route et Virginia Woolf : retrouver le souffle brut
Au-delà de la littérature contemporaine, la célèbre traductrice littéraire s’attaque à des monuments du patrimoine mondial. En 2010, les éditions Gallimard lui confient la retraduction très attendue du rouleau original de Sur la route de Jack Kerouac. Ce manuscrit mythique, tapé d’un seul jet sans paragraphes sur un rouleau de papier continu, exigeait un traitement radicalement neuf pour restituer sa pulsation be-bop.
Quelques années plus tard, elle se confronte à la prose sensible de Virginia Woolf avec le recueil de nouvelles La Fascination de l’étang. Pour ces projets d’envergure, Josée Kamoun applique une discipline rigoureuse : éviter de lire les versions préexistantes avant d’achever son premier jet. Cette précaution lui permet de préserver sa fraîcheur de regard et d’éviter les calques involontaires.
Le séisme 1984 : l’audace du néoparler et du présent
En 2018, sa retraduction du chef-d’œuvre de George Orwell, 1984, déclenche d’intenses débats dans les cercles littéraires. Pour rendre toute l’immédiateté et l’oppression du roman dystopique, elle prend le parti audacieux de transposer la narration au temps présent. Ce choix stylistique tranche avec le passé simple traditionnel employé dans les versions précédentes.
La controverse s’amplifie autour des choix lexicaux, en particulier le remplacement du terme historique « Novlangue » par « néoparler » pour traduire Newspeak. Josée Kamoun justifie ce parti pris linguistique en expliquant que le terme anglais se présente sous une forme nominale et dynamique. Malgré les résistances initiales, cette lecture moderne permet de redécouvrir la verdeur et la noirceur implacable du texte original.
Une vision incarnée du métier : le traducteur comme comédien du verbe
L’art de l’incertitude contre les automatismes stylistiques
Pour Josée Kamoun, la traduction ne relève nullement d’une science exacte mais constitue un véritable « art de l’incertitude ». Elle rejette les automatismes de vocabulaire et les équivalences figées qui appauvrissent le style. Selon sa conception, le traducteur agit comme un intermédiaire dévoué : à la fois ombre de l’auteur et chien d’aveugle du lecteur.
Sa méthode repose d’abord sur une lecture attentive et intégrale du texte pour en saisir la pulsation intime. Elle travaille le rythme des phrases à voix haute afin de vérifier leur musicalité en français. Lors de ses résidences d’écriture et séminaires, elle transmet régulièrement aux plus jeunes praticiens l’importance d’habiter charnellement le texte plutôt que de chercher un calque littéral désincarné.
Le Dictionnaire amoureux de la traduction : passer de l’ombre à la signature
Au printemps 2024, Josée Kamoun franchit une étape symbolique en publiant son premier livre personnel, le Dictionnaire amoureux de la traduction aux éditions Plon. Cet ouvrage richement illustré propose une traversée érudite et jubilatoire des arcanes de sa profession. Elle y aborde aussi bien la question des dialectes que les casse-têtes posés par les jeux de mots ou le tutoiement.
À travers des entrées thématiques savoureuses consacrées à l’argot ou la malédictologie, elle partage des anecdotes de carrière et décortique les subtilités du passage d’une langue à l’autre. Le livre rencontre un écho chaleureux auprès du public et des professionnels. Il met en pleine lumière un savoir-faire souvent méconnu du grand public, tout en réaffirmant la dimension profondément humaine de l’acte de traduire.
Combats contemporains et défense d’un savoir-faire humain
La réalité économique d’une profession précarisée
Malgré son prestige culturel, le monde de la traduction demeure marqué par une grande vulnérabilité économique. Josée Kamoun n’hésite pas à dénoncer publiquement la précarité structurelle qui frappe les traducteurs de livres en France. Elle rappelle fréquemment que la rémunération horaire effective de ces artisans du verbe dépasse rarement une dizaine d’euros nets de l’heure une fois les charges déduites.
Cette situation matérielle difficile menace le renouvellement des vocations et fragilise la qualité de la production éditoriale. C’est pourquoi elle milite pour une meilleure reconnaissance contractuelle et financière du statut d’auteur accordé aux traducteurs. Son engagement vise à garantir aux jeunes talents le temps nécessaire pour peaufiner leurs textes sans subir une pression de rentabilité excessive.
Face à l’intelligence artificielle : le choix de la chair et de l’os
Les mutations technologiques récentes suscitent également de vives inquiétudes au sein du monde littéraire. Face à l’émergence des logiciels de traduction automatique et des modèles génératifs, Josée Kamoun prend une position très ferme. En 2024, elle s’engage activement aux côtés du collectif « En chair et en os » pour défendre la création vivante contre les dérives algorithmiques.
Ce mouvement réclame un encadrement strict de l’intelligence artificielle dans l’édition, notamment l’interdiction de remplacer les professionnels par des machines et la mention transparente des contenus générés. Pour la traductrice de Stephen King et de Philip Roth, aucun algorithme ne pourra jamais ressentir l’émotion d’un texte, capter l’ironie subtile d’une formule ou restituer le souffle singulier d’un écrivain.
À travers ses prises de position courageuses et son œuvre monumentale, Josée Kamoun rappelle que traduire demeure avant tout une aventure esthétique et sensible. Alors que les algorithmes promettent une fluidité sans effort mais sans âme, sa trajectoire exemplaire démontre que la littérature mondiale a toujours besoin d’un regard humain, passionné et lucide pour voyager d’une rive à l’autre.






