Peu de dirigeants incarnent avec autant de constance les passerelles entre la haute fonction publique et les sommets du capitalisme français qu’Augustin de Romanet. Durant plus de quatre décennies, ce grand commis de l’État a navigué entre ministères régaliens, institutions financières publiques et gestion d’infrastructures aéroportuaires stratégiques.
Formé au creuset des grands corps républicains, le dirigeant a bâti sa réputation sur une vision affirmée de l’action publique. Face aux soubresauts de la mondialisation financière, il a constamment défendu la doctrine d’un État investisseur capable de penser sur le long terme. Son parcours raconte les métamorphoses du modèle économique français contemporain.
Aux origines d’une vocation régalienne : de la direction du Budget aux cabinets ministériels
Né le 2 avril 1961 à Boulogne-Billancourt, Augustin Pascal Pierre Louis Marie de Romanet de Beaune appartient à une ancienne famille noble originaire du Limousin. Après une scolarité au lycée Balzac de Tours, il valide un diplôme en droit public à l’Institut d’études politiques de Paris avant d’intégrer la promotion Denis Diderot de l’ENA, dont il sort en 1986.
Le jeune administrateur civil choisit alors le ministère des Finances. Dès ses premières années à la direction du Budget, il prend en charge des dossiers complexes comme la politique salariale et la synthèse budgétaire. Il affine également son expérience européenne en occupant le poste d’attaché financier auprès des Communautés européennes à Bruxelles entre 1990 et 1992.
Son expertise technique lui ouvre rapidement les portes des cabinets politiques sous la présidence de Jacques Chirac. Augustin de Romanet conseille successivement Alain Madelin, Jean Arthuis, François d’Aubert et Alain Lamassoure. Ces missions lui permettent de maîtriser les rouages de la décision publique et des arbitrages de Bercy.
Entre 1999 et 2002, le haut fonctionnaire français s’accorde une première parenthèse dans le secteur privé en rejoignant la société d’investissement Oddo & Cie. Cette incursion dans la banque d’affaires consolide sa compréhension des marchés financiers, un atout précieux pour ses futures responsabilités publiques.
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| Période | Fonction clé | Institution / Entité |
|---|---|---|
| 1986-1999 | Chef de bureau puis sous-directeur | Direction du Budget |
| 2002-2006 | Directeur de cabinet puis SG adjoint | Bercy, Matignon, Élysée |
| 2007-2012 | Directeur général | Caisse des dépôts (CDC) |
| 2012-2025 | Président-directeur général | Groupe ADP |
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L’artisan du temps long : la Caisse des Dépôts et le Fonds stratégique d’investissement
De retour aux affaires publiques au début des années 2000, il dirige le cabinet d’Alain Lambert au Budget, seconde Francis Mer à l’Économie, puis accompagne Jean-Louis Borloo. En octobre 2004, il devient directeur adjoint de cabinet du Premier ministre Jean-Pierre Raffarin, avant d’être nommé secrétaire général adjoint de l’Élysée auprès de Jacques Chirac en 2005.
En mars 2007, le Conseil des ministres lui confie les rênes de la Caisse des dépôts et consignations. À la tête de cette vénérable institution, Augustin de Romanet pilote un portefeuille colossal de 400 milliards d’euros d’actifs en pleine tourmente financière internationale.
Face à la dérégulation des marchés, le dirigeant théorise la nécessité d’un horizon d’investissement patient. Il fonde en 2009 le Club des investisseurs de long terme afin de coordonner les grands établissements financiers souverains mondiaux face à la volatilité boursière.
Dans le même temps, la présidence de la République lui demande de structurer un nouvel outil d’intervention industrielle. Il préside ainsi dès sa création le Fonds stratégique d’investissement, destiné à stabiliser le capital d’entreprises clés françaises menacées par la crise globale. Cette action lui vaut de recevoir le prix du financier de l’année en 2012.
La même année, il publie l’ouvrage Non aux 30 douloureuses. Dans cet essai récompensé par un prix littéraire, Augustin de Romanet plaide pour que le pouvoir politique reprenne le contrôle régulateur face aux emballements spéculatifs, tout en articulant rigueur budgétaire et réindustrialisation.
Le grand saut industriel : modernisation et rayonnement du Groupe ADP
En novembre 2012, une nouvelle étape majeure s’ouvre lorsqu’il succède à Pierre Graff à la présidence d’Aéroports de Paris. Le patron d’ADP prend la direction d’une entreprise employant des milliers de salariés et générant plus de 2,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel.
Très vite, le gestionnaire imprime sa marque en réorganisant les activités aéroportuaires. En 2016, il scinde l’identité de l’entreprise : la marque commerciale « Paris Aéroport » s’adresse aux passagers tandis que le label « Groupe ADP » chapeaute l’ingénierie et le développement international.
Pour rapprocher les équipes décisionnelles des pistes, Augustin de Romanet prend la décision de transférer le siège social à Roissy au printemps 2017. Il modernise les terminaux historiques en reliant notamment les terminaux 2B et 2D, puis supervise l’inauguration du bâtiment de jonction Orly 3.
Le groupe aéroportuaire développe parallèlement ses revenus commerciaux à travers des co-entreprises ciblées, notamment avec Lagardère pour le duty-free et JCDecaux pour l’affichage publicitaire. La transformation du terminal E2 de Roissy en galerie marchande haut de gamme confère aux plateformes parisiennes une nouvelle attractivité commerciale.
Sur le plan ferroviaire, le dirigeant relance le dossier stratégique du CDG Express. Par une ordonnance signée en 2016, l’État confie à ADP et SNCF Réseau la mission de réaliser une liaison directe entre la gare de l’Est et l’aéroport international.
Une expansion internationale résolue
Sous sa conduite, le gestionnaire parisien dépasse largement les frontières hexagonales. Le groupe prend une participation déterminante de 38 % au sein du consortium aéroportuaire turc TAV Airports, ouvrant l’accès à un réseau d’aéroports dynamiques au Moyen-Orient et en Europe orientale.
En février 2021, Augustin de Romanet renforce cet ancrage mondial en intégrant le conseil d’administration du groupe indien GMR Airports. Grâce à ces acquisitions et aux contrats d’ADP Ingénierie, l’opérateur tricolore s’affirme parmi les leaders mondiaux de la gestion aéroportuaire.
Tempêtes opérationnelles, controverses et fin de cycle à Roissy
Le mandat d’Augustin de Romanet a également traversé de profondes turbulences. Alors que le terminal E2 obtenait de prestigieuses récompenses Skytrax, les usagers réguliers et les associations de consommateurs exprimaient des griefs récurrents sur l’engorgement des terminaux.
En 2017, une étude de l’UFC-Que Choisir classe sévèrement Roissy et Orly en queue de peloton européen pour la qualité perçue. Des rapports administratifs soulignent par ailleurs les faiblesses structurelles des aéroports parisiens lors des contrôles aux frontières aux heures de pointe.
Le dirigeant d’Aéroports de Paris doit également composer avec le projet controversé de privatisation de l’entreprise, initié par le gouvernement sous la loi Pacte. Ce dossier déclenche une vive bataille politique et un projet de référendum d’initiative partagée avant d’être mis en sommeil.
Dans le même temps, les impératifs de transition écologique et la crise sanitaire liée au Covid-19 bousculent l’économie aérienne. Augustin de Romanet défend des investissements accrus dans la décarbonation tout en dialoguant avec les riverains réclamant des limitations de nuisances sonores.
En mars 2024, le gouvernement annonce son intention de ne pas reconduire le président pour un troisième mandat complet. L’exécutif prolonge néanmoins sa mission afin de sécuriser l’accueil des Jeux olympiques de Paris 2024, un défi logistique majeur pour les plateformes franciliennes.
Le 31 janvier 2025, Augustin de Romanet quitte formellement ses fonctions opérationnelles après plus de douze années à la tête du groupe, recevant à cette occasion le titre de président d’honneur.
De la gouvernance d’entreprise aux dossiers judiciaires
Parallèlement à ses mandats aéroportuaires, l’administrateur a conservé une influence déterminante au sein du milieu patronal et financier. Il préside depuis juillet 2018 l’association Paris Europlace, qui valorise l’attractivité de la place financière parisienne auprès des investisseurs internationaux.
Il s’investit également au sein du réassureur Scor SE comme administrateur indépendant référent et vice-président. En juin 2023, il assume l’intérim de la présidence du conseil d’administration après la disparition soudaine de son dirigeant.
Son expérience des restructurations financières l’amène ensuite à conseiller la direction générale du cabinet Eight Advisory à partir de l’été 2025. Quelques mois plus tard, en octobre 2025, le groupe Edenred annonce son entrée au conseil d’administration en tant qu’administrateur indépendant.
Son parcours a néanmoins rencontré des écueils judiciaires notables. Le 5 mars 2025, le tribunal correctionnel le condamne pour favoritisme dans le cadre d’un dossier portant sur des contrats d’études passés sans mise en concurrence préalable durant son mandat à la Caisse des Dépôts.
Un profil emblématique de la haute technostructure française
Homme de réseaux cultivant un ancrage local dans le Perche où il fut longtemps conseiller municipal, Augustin de Romanet a également présidé le Domaine national de Chambord à partir de 2017. Promu officier de la Légion d’honneur, il illustre les trajectoires de ces hauts fonctionnaires capables de piloter des entreprises cotées tout en répondant aux injonctions politiques de l’actionnaire public.
Son parcours témoigne des équilibres complexes entre rentabilité de marché, contraintes diplomatiques et aménagement du territoire. Son héritage industriel et financier continue d’alimenter les réflexions sur la place légitime de l’État stratège dans l’économie moderne.






