Corinne Benizio dirige une scène d'opéra avec enthousiasme devant des chanteurs en costumes d'époque

Corinne Benizio : comment l’inoubliable Shirley s’est réinventée à l’opéra

Pour des millions de spectateurs, son image reste indissociable d’une robe vichy impeccable, d’un rire communicatif et d’une coiffure volumineuse. Pourtant, derrière la silhouette burlesque de Shirley se cache Corinne Benizio, une femme de théâtre complète, tour à tour comédienne, scénariste, costumière et metteuse en scène. Avec son complice et époux Gilles Benizio, elle a marqué l’humour français pendant plusieurs décennies avant d’opérer un virage artistique vers l’art lyrique.

Née le 12 février 1962 à Dugny en Seine-Saint-Denis, l’artiste a toujours envisagé la scène comme un espace d’expérimentation totale. Bien loin de s’enfermer dans un personnage culte, elle a su réinventer son art pour explorer les répertoires classiques et baroques avec une liberté constante.

Les années d’apprentissage : du théâtre de tréteaux à la naissance d’un duo

La rencontre fondatrice et l’esprit d’Achille Tonic

Le parcours artistique de Corinne Benizio s’enracine d’abord dans une pratique théâtrale amatrice à la MJC de La Courneuve. C’est en 1982, sur les bancs de l’Université Sorbonne Nouvelle – Paris III en section théâtre, que son destin bascule lors de sa rencontre avec Gilles Benizio. Le couple s’unit sur scène comme dans la vie, scellant un mariage en 1985 et une complicité créative inébranlable.

Ensemble, ils fondent la compagnie Achille Tonic, un nom choisi pour s’inspirer d’Achille Zavatta et d’Achille Talon tout en revendiquant une belle énergie communicative. Dès lors, le tandem imagine des formes légères et nomades, puisant dans la comédie populaire et le spectacle vivant une énergie brute qui refuse les étiquettes académiques.

Aux sources du clown et du music-hall

Pour affiner leur langage scénique, les deux comédiens multiplient les formations auprès de grandes figures du spectacle. Ils croisent ainsi la route d’Ariane Mnouchkine, de Monika Pagneux, de Carlo Boso, mais aussi de Jérôme Deschamps et de Pierre Étaix. Corinne Benizio explore également l’univers clownesque aux côtés d’Howard Buten, le célèbre clown Buffo, dont le duo assurera la première partie à l’Olympia en 1992.

C’est précisément lors d’un stage d’improvisation avec Ariane Mnouchkine que naît la dynamique si singulière de Shirley et Dino. Pour concevoir son personnage, la comédienne puise dans ses souvenirs personnels et transforme les taquineries d’un cousin d’enfance en un leitmotiv comique inoubliable, articulé autour du fameux cri du cœur « arrêêêête ». Coiffée d’une choucroute rétro et drapée dans des étoffes à carreaux, elle campe une ingénue faussement naïve face à un partenaire à la maladresse flamboyante.

L’ascension populaire : le triomphe de Shirley et Dino

Le rodage sur les planches et la conquête du public

Avant de devenir un phénomène populaire, le tandem peaufine ses numéros sur les scènes alternatives et les festivals. Le public découvre véritablement leurs silhouettes en 1988 au Festival d’Avignon Off dans le spectacle Vive le Music-Hall. Les artistes multiplient ensuite les créations originales dans des lieux parisiens emblématiques, du cabaret Les Étoiles jusqu’à des représentations sous chapiteau.

En effet, l’humoriste Corinne Benizio défend une vision artisanale du divertissement, montant des spectacles de music-hall sous chapiteau et sillonnant la France avec le Cabaret Citrouille. Cette longue maturation théâtrale porte ses fruits en 2003 lorsque le spectacle Le Duo leur permet de remporter le Molière du meilleur spectacle d’humour, consacrant leur maîtrise du tempo comique et du mime.

Le raz-de-marée télévisuel et cinématographique

Au début des années 2000, la télévision propulse le duo au sommet de la notoriété nationale. Leurs apparitions régulières dans l’émission de Patrick Sébastien séduisent un public familial conquis par leur autodérision. Une soirée spéciale consacrée à leurs créations rassemble même plus de 8,7 millions de téléspectateurs en prime time.

Le succès se prolonge sur tous les supports. La captation de leur spectacle au Théâtre Marigny réussit l’exploit de franchir le cap du million de DVD vendus, un record rare pour du théâtre filmé. En 2006, le duo écrit et réalise le long-métrage Cabaret Paradis, puis interprète le couple royal dans le conte musical Le Soldat Rose de Louis Chedid, affirmant leur goût pour la fantaisie poétique.

Une réinvention audacieuse : la passion de l’art lyrique

Le compagnonnage fécond avec Hervé Niquet

Alors que leur notoriété atteint son zénith, Corinne Benizio choisit de ne pas s’enfermer dans un rôle unique. À partir de 2009, elle amorce une reconversion spectaculaire vers la mise en scène lyrique en nouant une complicité artistique avec le chef d’orchestre Hervé Niquet et l’ensemble Le Concert Spirituel.

Leur première collaboration sur l’opéra baroque King Arthur de Henry Purcell bouscule les codes traditionnels grâce à un sens aigu du burlesque et de la dramaturgie. Shirley, la moitié du duo Shirley et Dino, met son sens visuel au service des partitions anciennes. Les projets s’enchaînent avec succès à l’Opéra Royal de Versailles et sur de grandes scènes européennes :

  • King Arthur de Henry Purcell, repris à plusieurs reprises
  • La Belle au Bois dormant de Ferdinand Hérold
  • Don Quichotte chez la Duchesse de Joseph Bodin de Boismortier
  • Platée de Jean-Philippe Rameau

Cette approche dynamique permet de revisiter le répertoire baroque sans jamais trahir l’exigence musicale des œuvres.

L’ouverture vers l’opéra-bouffe et le grand répertoire

Loin de se cantonner au baroque, la metteuse en scène élargit ses horizons artistiques au fil des saisons. Elle relève le défi de mettre en scène La Belle Hélène de Jacques Offenbach à l’Opéra National de Montpellier puis en Belgique, insufflant un esprit de fête théâtrale à l’ouvrage.

En 2023, Corinne Benizio franchit une nouvelle étape en s’attaquant à Turandot pour La Fabrique Opéra de Grenoble, réussissant à monter le chef-d’œuvre inachevé de Puccini dans une scénographie d’envergure. Sa double compétence de comédienne et de créatrice visuelle offre aux chanteurs un accompagnement précis dans le jeu corporel.

Transmission et regard libre sur le métier d’artiste

Accompagner les nouvelles générations théâtrales

En parallèle du monde lyrique, la créatrice s’investit dans la transmission théâtrale et la direction d’acteurs. Elle signe la mise en scène de plusieurs pièces de la troupe Les Mauvais Élèves, une formation talentueuse qui compte notamment sa fille Élisa Benizio parmi ses membres. Elle accepte également de reprendre la direction scénique du conte musical Le Soldat Rose lors de sa reprise au Théâtre de la Porte Saint-Martin.

Toujours attirée par les formes hybrides, l’humoriste Corinne Benizio collabore avec le Trio Musica Humana pour concevoir un loto musical interactif et burlesque intitulé Bingo !. Ce spectacle joyeux illustre son attachement indéfectible au contact direct avec la salle et à l’esprit festif des tréteaux.

La liberté de tourner la page

Après plus de trois décennies de triomphe ininterrompu, le couple décide de ranger définitivement les costumes emblématiques de Shirley et Dino. Loin de toute amertume, le tandem explique avoir mis en maison de retraite leurs doubles de fiction afin de préserver l’authenticité de leur démarche et d’éviter la lassitude du public.

Installée désormais en Ardèche, Corinne Benizio poursuit sa trajectoire avec une liberté conquise pas à pas. En passant des cabarets parisiens aux plus grandes scènes d’opéra, elle démontre que le rire populaire et l’exigence classique se nourrissent d’une même générosité scénique.


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