Jean de Léry observe et note les coutumes des populations autochtones sur une plage du Brésil

Jean de Léry : comment un cordonnier devenu pasteur a réinventé l’ethnologie

Lorsque l’on évoque les grandes découvertes et les récits de voyage du XVIe siècle, la voix de Jean de Léry résonne d’une singulière modernité. Né vers 1534 ou 1536 à La Margelle, en terre bourguignonne, cet homme d’origine modeste commence son existence comme artisan cordonnier avant de devenir l’une des figures majeures du protestantisme français et de l’histoire des idées. Rien ne le prédestinait pourtant à traverser l’Atlantique ni à consigner des témoignages d’une acuité anthropologique exceptionnelle.

Converti très jeune à la Réforme protestante, le jeune homme rejoint Genève dès 1552 pour étudier sous la conduite de Jean Calvin. Quelques années plus tard, son destin bascule lorsqu’il s’embarque pour le Nouveau Monde, une expérience fondatrice qui nourrira toute sa réflexion sur l’humanité et la violence de son siècle.

De Genève à la France antarctique : l’aventure brésilienne

L’expédition dans la baie de Guanabara

En novembre 1556, Jean de Léry quitte le sol européen au sein d’un groupe de quatorze Genevois missionnés par Calvin. Leur objectif consiste à renforcer la colonie de la « France antarctique », une enclave établie par le chevalier Nicolas Durand de Villegagnon dans l’actuelle baie de Rio de Janeiro. Le contingent débarque le 7 mars 1557 sur l’île Coligny, où vivent environ deux cents colons.

Toutefois, la concorde spirituelle espérée cède vite la place aux affrontements doctrinaux. En octobre 1557, Villegagnon rejette la doctrine calviniste et chasse les protestants du fort. Les réformés doivent alors trouver refuge sur la terre ferme et organiser leur survie.

La vie quotidienne parmi les Indiens Tupinambas

Pendant près de dix mois, l’auteur du ‘Voyage faict en la terre du Brésil’ partage intimement le quotidien des Indiens Tupinambas. Loin des préjugés coloniaux habituels, il observe avec minutie leurs modes de vie, leur organisation sociale et leurs rites. Il réalise notamment la première transcription de musiques amérindiennes à travers la notation de deux chants indigènes.

Le voyageur note avec amusement que son propre nom ressemble au mot tupi désignant l’huître, favorisant ainsi une forme de familiarité inattendue. Le 4 janvier 1558, après ces longs mois d’immersion, il reprend la mer vers l’Europe sur un navire corsaire, affrontant une traversée marquée par les tempêtes et une famine extrême avant de toucher terre en mai 1558.

La plume contre le dogme : la naissance d’un chef-d’œuvre

Une gestation tourmentée et un manifeste réformé

De retour à Genève, Jean de Léry étudie la théologie, devient citoyen de la ville en 1560 et embrasse le ministère pastoral. Ses proches le pressent de publier ses mémoires brésiliennes, mais le sort s’acharne : il perd par deux fois son manuscrit sur parchemin prêté à des amis. Il doit réécrire entièrement son texte de mémoire à une troisième reprise.

L’ouvrage paraît finalement en 1578 à Genève sous le titre Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil. Dédié à François de Coligny-Châtillon, fils de l’amiral assassiné lors de la Saint-Barthélemy, le livre cherche explicitement à réhabiliter la mémoire de l’amiral Coligny. L’ouvrage rencontre un immense succès littéraire et connaît de multiples rééditions du vivant de l’auteur.

La polémique frontale avec André Thevet

La publication constitue également une riposte virulente contre le moine cordelier André Thevet, cosmographe du roi. Dans ses écrits antérieurs, Thevet rejetait la responsabilité de l’échec colonial sur les protestants. Pour rétablir sa vérité, le célèbre huguenot voyageur déploie une argumentation fondée sur l’expérience directe et l’observation oculaire.

Le pasteur raille l’ambition démesurée de son adversaire catholique, qui prétendait tout connaître du continent américain après un séjour d’environ dix semaines seulement. En opposant ses dix mois d’immersion intégrale aux descriptions de seconde main de Thevet, Léry fonde la supériorité de son récit sur le témoignage vécu.

Deux miroirs de l’anthropophagie : les Tupinambas et l’horreur de Sancerre

L’épreuve du siège de Sancerre

Le destin de Jean de Léry croise de nouveau le fer de l’Histoire durant les guerres de Religion. Réfugié à Sancerre après les massacres d’août 1572, il subit le siège impitoyable mené par les troupes royales en 1573 pendant près de huit mois. La famine y atteint des proportions effroyables. Les assiégés consomment des semelles de cuir et divers résidus, tandis que le pasteur utilise ses souvenirs brésiliens pour fabriquer des hamacs et soulager les souffrances.

C’est dans cette cité affamée qu’il assiste à une scène terrifiante de survie : un couple et une vieille femme dépècent leur enfant morte de faim pour s’en nourrir. Après la reddition de la place, il consigne cette tragédie dans son Histoire mémorable de la ville de Sancerre, parue dès 1574, dont le chapitre X analyse théologiquement cet acte de cannibalisme.

Le cannibalisme rituel face à la barbarie européenne

Cette confrontation directe avec deux formes d’anthropophagie conduit le pionnier de l’ethnographie amazonienne à élaborer une audacieuse anthropologie comparée. D’un côté, il décrit le cannibalisme des Tupinambas comme un rite guerrier codifié, motivé par la vengeance sacrée envers des ennemis vaincus. De l’autre, il fustige l’effondrement moral des guerres civiles en France, illustré par les massacres d’innocents et l’anthropophagie intrafamiliale de Sancerre.

Certains historiens modernes débattent encore du statut accordé aux assiégés : le texte balance entre la compassion pour des martyrs calvinistes et la condamnation sévère d’un égarement semblable aux malédictions de l’Ancien Testament. En définitive, les indigènes d’Amérique apparaissent sous sa plume bien plus mesurés et humains que les Européens prétendument civilisés, aveuglés par leurs déchirements confessionnels.

L’héritage d’un pionnier de l’ethnographie amazonienne

De Montaigne à Lévi-Strauss : une postérité éclatante

La finesse des descriptions de Jean de Léry marque durablement la pensée occidentale. Dès le XVIe siècle, Michel de Montaigne puise directement dans son récit pour rédiger son célèbre chapitre « Des Cannibales » dans les Essais. Le regard du pasteur réformé contribue ainsi à poser les premières bases du relativisme culturel.

Au XXe siècle, Claude Lévi-Strauss rend un hommage vibrant à l’auteur dans Tristes Tropiques, désignant son texte comme le véritable « bréviaire de l’ethnologue ». Plus récemment, cette aventure collective a inspiré le roman Rouge Brésil de Jean-Christophe Rufin, couronné par le prix Goncourt en 2001.

Parmi les témoignages de la Renaissance, l’œuvre de Léry se distingue par son honnêteté intellectuelle et son humanisme vibrant. Les principales caractéristiques de son parcours illustrent l’ampleur de son expérience :

  • Formation initiale : apprentissage artisanal et conversion précoce à Genève sous l’égide de Calvin.
  • Expédition transatlantique : immersion de dix mois parmi les Tupinambas de la baie de Guanabara.
  • Engagement pastoral : ministère réformé exercé en France puis en Suisse jusqu’à son décès vers 1613.
  • Écrits majeurs : chroniques fondamentales sur le Brésil colonial et sur le siège tragique de Sancerre.

En croisant le regard d’un Nouveau Monde fascinant avec les fractures tragiques de l’Europe, le pasteur et chroniqueur protestant a inventé une manière inédite de penser l’altérité, qui continue d’interroger notre rapport à la civilisation et à la tolérance.


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